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Rencontre avec Lorena, maraîchère périurbaine 

L’histoire de Lorena, Colombienne installée en France depuis plusieurs années, c’est déjà l’histoire d’une reconversion professionnelle. Après un début de carrière en tant que technicienne dans la protection des espèces, elle commence à entrevoir les limites éthiques de son travail. Sa conception du monde évolue lorsqu’elle comprend que Nature et Humanité sont intiment liés et que l’Homme moderne s’est dissocié de sa propre nature. Son parcours initiatique commence alors.

Adhérer à une AMAP, visiter des fermes, vivre dans un éco-lieu, au bout de quelques années, ça lui saute aux yeux ! Elle décide de se former à l’agriculture biologique pour lancer une activité de maraîchage. Nous nous donnons rendez-vous à Seysses dans une zone périurbaine de Toulouse, connue pour ses quartiers pavillonnaires. Là, derrière le portail, la ferme du petit scarabée s’étend sur 5 hectares bordée d’un petit cours d’eau. C’est une rencontre riche de transmission que nous nous apprêtons à vivre.

Accès à la terre, la dure réalité du foncier agricole

Lorena se lance en 2011 avec une vision en tête. Après avoir participé à un colloque sur la souveraineté alimentaire, c’est une évidence pour elle. Il faut recréer les ceintures nourricières des villes en implantant des micro-fermes maraîchères résilientes qui pourront subvenir aux besoins alimentaires de base des populations urbaines. Car oui, nos grandes métropoles ont quasiment perdu leur capacité de résilience alimentaire. À titre d’exemple, Avignon est la grande ville française la plus résiliente en termes d’alimentation et pourtant son pourcentage d’autonomie ne dépasse pas les 8.2 %, en sachant que cette ville s’est spécialisée dans la production de fruits et légumes, au détriment de l’élevage, des légumineuses et des céréales pour lesquels elle doit recourir à l’importation. (1)

Après sa formation, Lorena teste son exploitation sur une parcelle prêtée à Saint-Jory, ce qui lui permet d’intégrer un réseau d’Amapiens toulousains en tant que distributrice. La question de l’accès aux terres s’impose alors. Elle envisage d’acheter une petite parcelle pour accueillir son activité ainsi que son lieu de vie en zone périurbaine. Après des mois de recherche, le constat est sans amiable. Il existe une telle spéculation immobilière aux abords des grandes villes, que l’accès au foncier agricole peut s’avérer impossible pour des projets comme celui de Lorena.

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Photo : Mathilde Bouterre

La maraîchère nous confie son désarroi face aux complications rencontrées alors : « nous avons eu de nombreuses difficultés avec la SAFER et ce, malgré le fait que nous avons entamé une procédure d’accès au foncier avec cet organisme. Ils n’ont pas fait leur travail et ne soutiennent absolument pas les petits maraîchers pour leur permettre d’accéder à des petites unités foncières. Pour vous dire, nous avons trouvé ce terrain sur Le Bon Coin et nous avons tout de même dû reverser un pourcentage de la vente à la SAFER (2) ».

Autour de Toulouse, des zones passées d’agricoles à urbanisées ont été vendues jusqu’à deux millions d’euros l’hectare. C’est clairement de la folie !

« Pour se faire aider pour acquérir des terres, c’est la croix et la bannière ! Il faut parvenir à se dégager du temps pour faire bouger les lignes ». Et pourtant, notre pays compte de plus en plus de ce qu’on appelle les néo paysans, ces personnes non issues du milieu agricole qui envisagent de construire des projets agricoles durables. Et c’est là que le bât blesse, car sans un important capital ou un coup de chance exceptionnel, nombreux sont ceux qui se voient dans l’obligation d’abandonner leur projet.

« J’ai eu la chance d’être soutenue par mon AMAP, je ne devais pas lâcher le morceau. Il faut être enragé pour parvenir à ses fins… Il faut que les gens sachent ce qu’on traverse pour simplement produire de la nourriture ».

Lorena, la battante, n’a pas baissé les bras. En 2012, elle achète ces 5 hectares de prairies, plante quelque 1500 arbres, introduit quelques espèces animales domestiques et finit par construire sa maison écologique.

Sur 7000 m² de surface cultivable, dont 5 serres, elle produit plus de 120 variétés différentes issues de variétés anciennes de population et de semences paysannes qu’elle échange avec d’autres maraîchers. Elle prend le temps de tester différentes variétés pour juger de leur adaptabilité vis-à-vis de son terroir et de son climat. Au total, la ferme du petit scarabée produit près de 20 tonnes de légumes par an pour nourrir quelque 70 familles grâce au réseau AMAP.

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Illustration : Mathilde François

Histoire d’une terre agricole

Foncier en poche, c’est l’histoire de ce terrain qui devient alors importante pour Lorena. En effet, sa conception de l’agriculture, profondément écologique, l’oblige à prendre en compte la vie de son sol. Pour elle, l’agriculteur façonne l’étendue des terres dans ce qu’elle appelle un agroécosystème. Cette prairie de 5 hectares évoluerait tout autrement sans sa présence et son travail d’exploitation. Lorena considère donc qu’à travers son travail, elle se doit de s’insérer dans cet écosystème qui ne lui appartient pas, en prenant en compte ce qu’il y avait avant son arrivée.

L’analyse du biotope, le sens du vent, le ruissellement des eaux de pluie, la nature du sol sont autant de paramètres indicatifs qui lui ont permis de comprendre son écosystème. « Tout ceci va régir ce que moi en tant qu’être humain je peux faire en agriculture. Si je ne m’intéresse pas à ça, il y a de fortes chances que je fasse n’importe quoi ».  En surface, il n’apparaît qu’une simple prairie, mais c’est ce qui vit sous nos pieds qui intéresse tout particulièrement la maraîchère. Cette prairie a d’ailleurs beaucoup évolué au cours du temps. Au milieu de XXe siècle, elle faisait partie des terres d’une grande ferme en polyculture élevage. Avant cela, des vignes y étaient cultivées.

Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’une monoculture de maïs fut introduite, ce qui a irrémédiablement beaucoup endommagé la qualité du sol.  Ainsi, après analyse, Lorena découvre que son sol est largement appauvri avec seulement 1.3 % de matière organique. Difficile d’imaginer faire fructifier une activité de maraîchage dans ces conditions.

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Photo : Mathilde Bouterre

Premières années, premières erreurs, premières remises en question

Tenu par les impératifs du court terme avec des familles à nourrir et des emprunts à rembourser, Lorena a, dans un premier temps, reproduit les itinéraires techniques enseignés en formation pensés pour une production extensive, à savoir : travail du sol avec un décompactage et passage d’un rotavateur pour réaliser des lits de semence, mais aussi ajout d’engrais verts. Peu à peu, le constat est révélateur. La productivité n’est pas au rendez-vous et les sols sont en berne.

« Pas besoin de faire venir un laboratoire pour déceler de telles évidences. J’étais en train de fabriquer un désert. Il faut des années d’observation, et surtout du temps. Maintenant le travail du sol, je l’entrevois complètement différemment dans ma pratique afin que cet écosystème ne s’effondre pas. En tant qu’agriculteur, on fait beaucoup d’erreurs, mais c’est ainsi qu’on apprend et heureusement, avec du temps, tout est réversible dans la nature ».

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Photo : Mathilde Bouterre
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Photo : Mathilde Bouterre

Il a fallu trois bonnes années pour que Lorena s’affranchisse de certaines pratiques. Elle commence donc par modifier ses habitudes dans ses serres. Elle bannit le tracteur de ces surfaces, introduit le mulch (une couverture composée de matières organiques végétales) sur ses planches de production, recouvertes en majeur partie d’une toile tissée. Ce mulch, c’est tout simplement ce qui va permettre d’entretenir la fertilité du sol. En étant décomposé par la faune du sol, il devient alors assimilable par les végétaux. « Je dispose environ 300 à 400 kg de mulch par planches. Soit 7 à 10 kg/m². L’idée ensuite, c’est de minimiser au maximum cet apport pour que le sol prenne la relève et auto-régule le système ».

Ne pouvant produire autant de biomasses sur son propre terrain (bien que théoriquement celui-ci soit suffisamment vaste pour suffire), Lorena récupère de la biomasse ailleurs (tontes de la Mairie, foins du voisinage, feuilles de l’hiver, etc.). Pour que le système fonctionne, Lorena doit encore placer quelques ruchettes pour soutenir la pollinisation de ses serres qui comportent de nombreuses fleurs mellifères. « Planter sur du mulch, cela demande de changer sa vision de l’agriculture. On nous apprend à planter sur un lit de semence minérale, système qui nécessite de surcroît un fort besoin d’irrigation ».

Le résultat après plusieurs années se constate à l’œil nu. Lorena soulève une toile, enfonce ses mains sous le mulch et dévoile le spectacle de la vie. Ça grouille, ça fourmille, c’est vivant ! Cloportes, vers de terre, champignons… Et plus profond, on imagine la symbiose de ce système avec le travail des mycorhizes et des bactéries. Les serres sont devenues auto-fertiles et produisent de manière intensive. Les rendements ont largement augmenté, et ce sans aucun engrais organique, ni travail du sol, ni pétrole. Pari gagné pour la maraîchère qui souhaite maintenant introduire ces mêmes techniques dans son champ.

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Illustration : Mathilde François

Un long chemin pour tendre vers l’auto-régulation

Le travail du champ a lui aussi évolué. Pour penser son système agroécologique, Lorena a planté plusieurs variétés d’arbres fruitiers, des haies diverses ainsi que des plantes vivaces pérennes qui apporteront plusieurs bienfaits (ombres, apports en matières organiques, fertilité du sol). Mais pour l’instant, il lui est compliqué de planter sur mulch compte tenu de l’intensité de travail que cette technique requiert au démarrage. La maraîchère a donc opté pour un travail du sol minimal : « si je sens que le sol est compacté, j’utilise des griffes avec un petit rouleau qui ne s’enfonce pas à plus de 5 cm pour préparer le sol ».

Cette adaptation demande de profonds efforts par rapport aux techniques traditionnelles qui facilitent grandement la vie de l’agriculteur. Lorena a pleinement conscience de cette injonction et sait qu’elle ne doit pas pour autant négliger son bien-être personnel.

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Photo : Mathilde Bouterre

« On peut produire beaucoup sur un petit espace si on utilise les ressources correctement. Il ne faut pas oublier ce qu’il y a sous la terre autant qu’il ne faut pas négliger sa propre santé. C’est un équilibre. Il faut parvenir à travailler en accord avec la nature tout en se respectant soi-même pour que cela fonctionne. Si on se fait du mal, il y a déjà un déséquilibre ».

La régulation d’un système ne s’impose pas. Le temps est nécessaire. La nature est résiliente, mais en introduisant un travail de production intensif sur une petite surface, on transforme forcément les équilibres. Lorena reste donc lucide. Peut-être que son agroécosystème ne sera jamais résilient.

L’observation, l’intuition, l’humilité et le collectif comme principales armes

Le chemin vers une agriculture durable est long, Lorena nous le prouve bien. Long et semé d’embûches et ce n’est qu’en faisant preuve de certaines qualités que les barrières se lèvent.

Déjà, l’observation. Mille formations ne vaudraient pas un sens aigu de l’observation nous explique Lorena. D’autant plus que chaque terre, chaque exploitation, chaque terroir est unique. « C’est important de se connecter à sa terre. Une même parcelle peut révéler des différences notables ».

L’intuition aussi, car mille théories ne valent aucunement les pressentiments qu’on peut avoir au sujet d’une situation. « Le problème de l’agriculture moderne, c’est qu’elle a coupé les paysans de leurs intuitions profondes. Je me méfie des théories, car, selon moi, il faut écouter, observer, tester, apprendre de ses erreurs et s’écouter. Il n’y a pas une unique pratique possible. La transmission est très importante, mais il ne faut pas s’appuyer sur des visions dogmatiques prêchées par des gourous ».

L’humilité, car la nature n’a pas attendu notre venue pour créer, au fil de millénaires d’évolution, des systèmes symbiotiques complexes. « Ces évolutions viennent de la nuit des temps. Cela a pris une durée considérable pour s’équilibrer et nous, nous sommes persuadés avoir tout compris avec tracteur et du pétrole ».

Et enfin, le collectif. Le métier d’agriculteur reste bien trop solitaire et l’isolement peut causer de profonds sentiments de désarroi, de détresse voir même de dépression. Lorena en a également pris conscience et s’est ouverte aux autres. Elle accueille chaque année de nombreux stagiaires, autant pour leur apprendre et pour montrer d’autres pratiques que celles enseignées à l’école que pour apprendre d’eux. Elle fait aussi partie d’une association qui regroupe 5 maraîchers du même secteur. Entre eux, ils se soutiennent, se forment, investissent du matériel, mettent en place des protocoles pour mutualiser certaines choses et finalement lèvent les freins collectivement. « Nous avons réussi à créer un écosystème humain qui correspond à nos valeurs, à nos impératifs d’agriculteurs et à nos galères. Peu à peu, nous nous affranchissons collectivement d’un modèle agricole mortifère. C’est aussi ça la résilience ! ».

Sources :

(1) Kaizen, N°46, Désobéir pour la planète

(2) Les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural

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