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Dans notre série d’articles traitant de l’agriculture durable, nous vous proposons aujourd’hui de découvrir l’agroforesterie ; une approche « visant à (re)placer les espèces pérennes ligneuses (arbres, arbustes, lianes) au cœur des pratiques agricoles et des stratégies de gestion de l’espace rural. » Loin d’être nouvelle, on remonte cette pratique aux origines de l’agriculture même. Il n’était pas rare par exemple de voir dans l’Antiquité grecque et romaine des arbres servir de support aux vignes. Cette pratique culturale était largement présente dans les pays de l’Europe, en Asie, en Afrique et chez de nombreuses cultures traditionnelles des pays du Sud. Ce n’est qu’au cours de la seconde moitié du XXe siècle que l’agroforesterie entame une disparition massive, et ce notamment dans les pays les plus développés. En cause, le développement de la mécanisation agricole, l’agriculture industrielle, et la mise en place de la Politique Agricole Commune en Europe qui subventionne essentiellement les monocultures.

Alors, nous voici en 2019. La crise climatique envahit la plupart des débats de société et nous savons que l’agriculture conventionnelle, telle que nous la pratiquons majoritairement dans nos pays développés et même à travers le monde est largement incriminé dans le procès du climat.

On nous parle de transition agricole. Le gouvernement s’en fait même le fer de lance. Mais très concrètement, comment parvenir à réaliser cette transition tout en assumant nos besoins alimentaires ? L’agroforesterie est-elle une solution ? C’est ce que nous allons tenter de décrypter dans cet article.

Qu’est-ce que l’agroforesterie ?

Nous le disions en introduction, l’agroforesterie est une pratique de culture qui associe les arbres et les cultures ou l’élevage. L’objectif de cette pratique est de réconcilier la production agricole et l’environnement. Introduit dans la culture, l’arbre tempère le micro-climat, séquestre du carbone, stimule et diversifie la faune et la flore, régule le cycle de l’eau ou encore conserve et restaure la fertilité des sols.

C’est à quelque chose près tout ce que l’agriculture industrielle ne peut faire malheureusement. Ainsi, tout en augmentant la quantité, la qualité et la diversité des productions, l’agroforesterie permet d’associer résilience et performance.

Rappelons que 80 % des espèces cultivées ont besoin des insectes pollinisateurs pour se développer. Autrement dit, culture durable rime avec biodiversité. Mais les insectes pollinisateurs ne sont pas les seuls dans cette valse du vivant. Grâce à leur réseau racinaire, les arbres abritent une multitude de micro-organismes dans le sol.

Régénérer les sols

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Photo : Morgane Bouterre

On ne peut pas parler d’agroforesterie sans comprendre les mécanismes de la microbiologie des sols. Le sol est un écosystème d’une complexité qu’on ne saurait soupçonnée…

Commençons par le commencement ! Le point de départ de ce cycle vertueux, c’est l’arbre. C’est lui LE maître vénérable de cet écosystème. En perdant ses feuilles chaque automne, il fournit la matière première nécessaire au cycle de vie du sol. Ces feuilles et ses débris végétaux vont ensuite être attaqués, même dévoré par ce que l’on appelle la faune épigée. C’est la faune qui se situe à la surface du sol. Elle va broyer les résidus et délaisser en surface de la matière organique, des crottes autrement dit.

À partir de là, entre en scène les champignons basiodiomycètes. Cette espèce fongique attaque les crottes de la faune épigée. Se faisant, elle transforme la matière organique en humus, cette matière souple et aérée qui constitue la couche supérieure des sols.

Mais revenons à notre vénérable arbre.  Astucieusement, celui-ci va s’adapter à ce système en combinant un double enracinement. Le premier est horizontal et se loge juste sous la matière organique. Lorsque le printemps pointe le bout de son nez, les humus formés en surface en automne et en hiver vont se minéraliser grâce aux bactéries. Et c’est ainsi qu’avec l’infiltration des eaux de pluie, les racines horizontales de notre arbre vont pouvoir récupérer les nutriments nécessaires à son développement que sont l’azote ou encore le phosphore par exemple.

Le second enracinement, quant à lui, s’appelle le système pivotant. C’est lui qui descend verticalement en profondeur jusqu’à la roche mère de notre arbre. Il s’attaque à elle en sécrétant des acides pour la transformer en argiles.

C’est dans ces mêmes profondeurs que vit la faune dite endogée. Cette faune se nourrit des racines mortes de notre arbre. Elle nettoie au maximum notre sol pour permettre le développement de nouvelles racines.

Et on termine ce cycle prodigieux avec l’entrée d’un animal que vous connaissez tous forcément. Nous voulons bien entendu parler du vers de terre qu’on appelle aussi la faune anécique. Véritable entremetteur, il va permettre la rencontre fructueuse des deux couches du sol, l’humus et l’argile. Toutes les nuits, il ne cesse d’aller et venir à travers le sol. Il descend en profondeur déposer de l’humus de la surface, il remonte et délaisse de l’argile à la surface. C’est lui qui brasse harmonieusement les deux couches. Et si vous visualisez un tant soit peu la situation, vous vous dites forcément que son unique système de transport ne peut être qu’à l’intérieur de lui. Jusqu’à preuve du contraire, notre vers n’a pas encore de bras.

Il transporte donc la matière en l’ingérant. La matière se mélange dans son intestin qui sécrète du calcium, un élément essentiel pour le résultat final. Notre vers de terre finit par vider son intestin sous forme de crotte fabriquant ainsi le complexe argilo-humique, cette symbiose vitale que l’on appelle plus communément la terre.

Réguler le cycle de l’eau

De par leur mécanisme de « machine à évaporation », les arbres ont la faculté d’améliorer la ressource en eau, si critique.

En effet, l’association d’agroforesterie française nous explique qu’en « utilisant l’eau du sol, le dioxyde de carbone de l’air et l’énergie solaire, les fabriquent des sucres, matières premières du bois. Au cours de cette réaction, ils rejettent dans l’air de l’oxygène et de l’eau. »

Ce mécanisme permet donc la production de biomasse et le rafraîchissement de l’atmosphère via la pluie ou la rosée. L’arbre aurait même la capacité de faire remonter l’eau durant les cycles nocturnes via ses racines pour arroser les cultures. Ainsi, l’agroforesterie crée un microclimat adapté aux cultures associées.

Diversifier la faune sauvage

Qui dit protéger la faune dit protéger son habitat, c’est une évidence ! Et l’agroforesterie y contribue grandement. En complexifiant et diversifiant le paysage, les arbres vont pouvoir créer différents habitats, mais également des sources potentielles d’alimentation pour les animaux. Les besoins des animaux étant différents, le fait de varier les espèces d’arbres, mais aussi leurs nombres, leur implantation et leur association de culture, permettra de répondre à une large palette de besoins. Ainsi, les animaux dépenseront moins d’énergie à couvrir de larges distances pour se nourrir, se reproduire, etc. Introduire des points d’eau telle que des marres ne fera que renforcer cette profusion de diversité.

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Photo : Morgane Bouterre

Ce qu’en disent les scientifiques

En France, l’Institut National de Recherche Agronomique mène depuis plusieurs années des expérimentations sur les pratiques agroforestières.

Ainsi, ces expériences menées avec la participation d’agriculteurs ont démontré que les systèmes agroforestiers étaient rentables autant économiquement qu’écologiquement.

Par ailleurs, les chercheurs cherchent à savoir si cette pratique pourrait permettre d’atténuer les gaz à effet de serre, et ce, en étudiant le stockage du carbone effectué par les arbres dans le sol.

Une étude de 2013 a ainsi fait ressortir l’agroforesterie comme l’une des 10 actions destinées à lutter contre le changement climatique. En effet, selon cette unité de l’INRA, « les bénéfices environnementaux potentiels sont multiples : amélioration de la biodiversité, car les arbres sont accompagnés par leur cortège d’animaux et de plantes, protection des sols de l’érosion, réduction des pics de crue (les arbres stockent l’eau dans les parcelles), filtration des nitrates et stockage d’importantes quantités de carbone (1 à 2 tonnes par hectare et par an pour 50 à 100 arbres à l’hectare) ».

Pour en savoir plus sur cette pratique et découvrir concrètement comment sont exploitées les parcelles en agroforesterie, nous vous invitons à découvrir l’association française d’agroforesterie, une structure dédiée au développement et à la valorisation de cette pratique. Parmi ses nombreuses actions, l’association sensibilise également le grand public au travers d’évènements et de fiches pédagogiques à retrouver directement sur son site internet.

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Illustration : Caroline Mette