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Article co-rédigé par Alix Drouillat, étudiante à l’ISCPA de Toulouse et Morgane Bouterre 

Découverte d’une exposition immersive, interactive et participative

Jusqu’au 6 septembre 2020, le Quai des Savoirs de Toulouse met à l’honneur l’alimentation du futur au travers de sa nouvelle grande exposition : Code Alimentation. En mêlant sciences et ludisme, elle cherche à questionner le visiteur sur les enjeux alimentaires de demain. L’ensemble du système alimentaire est passé au crible : de la production, à la consommation, en passant par la myriade d’acteurs et d’activités nécessaires à sa mise en œuvre. Jeux interactifs, bracelets connectés, mise en scène aux accents de jeux vidéo, la visite nous plonge dans un univers futuriste original. Un parti pris par les concepteurs qui ont étroitement collaboré avec des auteurs de science-fiction, des graphistes, des designers et des scientifiques pour imaginer à la fois son scénario et sa scénographie. Immersion.

Imaginer l’alimentation de demain

À l’heure du réchauffement climatique et de la crise écologique, l’alimentation suscite de nombreux débats sociétaux. Les comportements à adopter, l’empreinte de l’homme sur les écosystèmes, les limites de la consommation et l’impact des productions sont au cœur des préoccupations de société.

Code alimentation, fruit d’une collaboration entre l’association Science Animation, le Quai des Savoirs, l’INRAE ainsi que d’autres laboratoires de recherche, invite petits et grands à s’interroger sur les choix et les pratiques alimentaires les plus respectueux pour préserver la santé humaine et l’environnement. « Nous souhaitons informer les publics en abordant le sujet de l’alimentation du futur d’un angle à la fois scientifique et sociologique » témoigne Laurent Chicoineau, Directeur du Quai des Savoirs dans un communiqué.

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Photo : Mathilde Bouterre

Ce n’est pas la première fois que le Quai des Savoirs se tourne vers les innovations scientifiques et techniques en portant une attention toute particulière au monde de demain. L’exposition #HumainDemain avait déjà suscité les curiosités en entraînant les visiteurs vers des réflexions sur la place de l’homme dans le futur. « La question de l’alimentation du futur est une question très large, mais pour Code Alimentation, on s’est basé sur les dernières recherches en essayant de faire un état des lieux sur différentes thématiques, mais qui restent finalement transversales » explique Sarah Debaud, médiatrice scientifique chez Science Animation.

D’ailleurs, pour toucher un plus large public, l’exposition se décline autour d’une programmation scolaire et évènementielle dédiée. Il est possible de participer à d’autres animations telles que des repas-débats, des ateliers pratiques, des dégustations, des rencontres ou encore des cinés-débats.

« Bonjour et bienvenue dans les locaux de l’Agence ! »

La visite nous invite à découvrir la ville de Trapellun, une ville imaginaire futuriste de 24 millions d’habitants. Dans ce monde-là, les eaux sont usées, certains aliments ont disparu et l’extension des villes réduit l’espace pour la production alimentaire. C’est en prenant en compte ces facteurs que le visiteur est invité à participer activement à imaginer « l’alimentation de demain », de la production à la distribution.

Une mission lui est proposée : sélectionner 5 « spécimens » adaptés à la perspective de l’alimentation de demain. Les spécimens correspondent à des solutions, des technologies, et des inventions qui permettent de contrer les problématiques environnementales et sociales que les hommes ont déclenchées.

Première étape, nous pénétrons dans les locaux de « l’Agence ». C’est elle qui va nous envoyer dans le futur. Nous devenons donc des agents secrets et notre mission est de haute importance ! Nous sommes équipés de bracelets électroniques. Ils nous permettront de rester en contact avec l’Agence durant notre périple. Avant de partir pour cette quête remarquable, les directeurs de l’Agence nous attribuent un avatar (eh oui, nous ne pouvons voyager dans le temps sans lui). Nous entrons donc dans la peau de Marc-Antoine Lhôtelier, 1 an, une casquette vissée sur la tête, la peau bleue et des joues bien joufflues. Avec sa salopette transparente et son doudou, il a l’apparence d’un enfant, mais mesure déjà 1 mètre. De nature peu sociable, il a malgré tout une santé de fer, ce qui nous aidera à relever la mission.

Le temps nous est compté ! Nous nous engouffrons dans un couloir lumineux avant que la ville de Trapellun se dévoile sous nos yeux. Elle se compose de 5 quartiers. C’est en les explorant que nous devrons recueillir les « spécimens » pour relever la mission. « Produire », « Transformer », « Distribuer », « Consommer », « Santé », chacun se distinguent par sa spécificité propre. Nous devons récolter un maximum de mots-clés en participant aux nombreux jeux interactifs proposés. Ces mots débloquent les fameux spécimens.

Nous nous hâtons dans la tâche et découvrons que Trapellun vit de nombreuses problématiques en termes de production alimentaire, de pollution, de dégâts environnementaux, de gestion des ressources, etc.

Nous apprenons par exemple que l’eau est devenue rare à Trapellun du fait de l’évolution du climat, de la pollution environnante et de l’augmentation de la population. Pour remédier à cette problématique, nous découvrons un « spécimen-solution ». Un produit développé par « Hydrophile » qui permet de désaliniser l’eau de mer à un moindre prix. Néanmoins, il nous est expliqué que les usines de dessalement actuelles rejettent une grande quantité de saumures, et qu’elles doivent être mieux gérées pour éviter d’importantes pollutions. Autre solution pour atténuer la pratique des monocultures intensives : le « Plantoïde ». C’est un modèle de ferme urbaine à plusieurs étages qui s’adapte à de nombreux climats. Il permet de développer la culture hors sol tout en assurant un recyclage permanent des déchets. Bien évidemment, toutes les solutions proposées ont été inventées et n’existent pas actuellement.

En parallèle des jeux, de nombreuses explications sont disponibles pour découvrir les pratiques employés par notre système alimentaire. Par exemple, les chiffres effarants du gaspillage alimentaire nous sont présentés. Nous avons l’occasion aussi de comparer la composition d’un panier de consommation d’aujourd’hui par rapport à celui des années 60 pour comprendre l’évolution de nos comportements alimentaires, ou encore de découvrir les secrets de fabrication de certains aliments du quotidien.

Dans cette exposition, tout est une question de pédagogie, le but étant de s’instruire tout en s’amusant. « C’est l’apprentissage par l’expérience. Notre approche en médiation consiste à prouver que les deux sont conciliables » résume Sarah Debaud. « Nous voulions avant tout éveiller l’esprit critique des visiteurs en les écartant de la représentation binaire que l’on peut avoir au sujet de l’alimentation, telle que « ça, c’est bien, ça, ce n’est pas bien ». Nous avons des besoins globaux et communs en tant qu’êtres humains. Le but étant de se responsabiliser un peu plus au sujet de notre consommation en connaissant un peu mieux certains enjeux du futur ».

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Photo : Mathilde Bouterre

Comprendre le fonctionnement des systèmes de production alimentaire

Se nourrir reste et restera un sujet déterminant pour nos sociétés humaines. L’exposition tend à nous questionner sur la meilleure orientation à adopter dans le contexte d’une démographie exponentielle, d’une dégradation majeure des écosystèmes vivants et d’un réchauffement climatique sans précédent. Le but étant d’amorcer une transition vers des pratiques plus vertueuses. Elle nous invite à comprendre les enjeux biologiques, sociologiques, éthiques et écologiques de notre production et de notre consommation alimentaire. « On est distancié de la chaîne alimentaire, nous sommes beaucoup plus focalisés sur ce que nous consommons en général, que sur la manière dont notre alimentation a été produite, transformée, transportée, etc. Code alimentation permet de prendre conscience de l’ensemble de la chaîne alimentaire et des problématiques que chaque étape génèrent » explique Sarah.

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Photo : Mathilde Bouterre
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Photo : Mathilde Bouterre

À la fin de notre mission, on peut observer le classement des spécimens sélectionnés par les visiteurs précédents. Tout comme nous, ils ont tenté de comprendre et de penser l’alimentation durable dans un monde où « tous les goûts sont permis ». En tête de liste, ce sont les poubelles intelligentes qui ont été les plus plébiscitées suivies du plantoïde et du miroir bonne mine. Les problématiques de tri des déchets et de la production agricole sont donc bel et bien des préoccupations majeures pour les visiteurs. Nous ne sommes pas vraiment étonnés au demeurant, quand on pense au poids de nos déchets et à l’impuissance du système de recyclage, nous comprenons qu’il s’agisse d’une forte inquiétude. Et pourtant, des solutions existent dans notre réalité. La démarche zéro déchet, l’économie circulaire, les zones de gratuité, le troc, l’économie de la fonctionnalité ou encore le principe de frugalité sont quelques systèmes et démarches à généraliser. En ce qui concerne la production agricole et la problématique de l’accaparement des terres, le plantoïde s’inspire d’initiatives déjà existantes comme les nombreux projets d’agriculture urbaine, qui pour l’instant, ne peuvent rendre les villes autonomes en production alimentaire.

Enfin, se contempler dans le miroir bonne mine nous délivre des indications sur l’éclat de notre chevelure, sur notre humeur ou encore sur notre forme physique. Nous serions donc assez sensibles à notre apparence physique et à ce qu’elle révèle sur notre état psychique à en croire le classement.

Les technologies nous sauveront ?

Cette exposition nous emmène dans un monde étonnant auquel on ne s’attend pas lorsque l’on pense à la question de l’alimentation. L’univers futuriste dans lequel elle nous plonge est haletant. La scénographie coïncide complètement avec le scénario de science-fiction et nous transporte facilement dans ce monde fictif prochain. Être investis d’une mission implique également et justement le visiteur dans la compréhension des messages scientifiques proposés. Nous avons l’impression d’être dans un jeu de société grandeur nature et nous prenons plaisir à apprendre en nous amusant.

Ce que nous regrettons cependant dans les messages véhiculés par cette exposition relève davantage de l’angle choisi. En tant que militantes de la transition agricole, nous sommes déçues que la perspective de l’agroécologie généralisée, de la renaissance d’une agriculture paysanne, du principe de non-travail du sol, de la libéralisation de l’échange de semences ou encore du modèle performant des micro-fermes, pour ne citer que ces exemples, ne soit pas (ou très peu) abordée. En effet, proposer une vision qui reposerait uniquement sur l’usage des technologiques pour garantir une alimentation digne, suffisante et durable pour le futur de l’humanité et la préservation des écosystèmes est, selon nous, à remettre en question.

Déjà, car la consommation d’énergie liée aux technologies numériques (production, transport, utilisation) augmente chaque année de 10 %. À cela s’ajoute la perspective de raréfaction des ressources. Rappelons qu’à l’heure actuelle (et ce n’est pas dire que ce sera forcément le cas dans le futur), toutes ou quasiment toutes nos technologies numériques dépendent entièrement de ressources naturelles (minerais, terres rares, pétroles, cristaux, métaux, eau, etc.). Des ressources qui pour certaines s’amenuisent, qui génèrent, pour d’autres, de graves problèmes écologiques et sociaux. Leurs extractions posent aussi de nombreuses questions éthiques intéressantes à soulever médiatiquement (le cas de l’extraction du coltane en République Démocratique du Congo, où l’exploitation de ce minerai largement utilisé dans les téléphones portables, les consoles de jeu, les ordinateurs portables et les réacteurs nucléaires, alimente une guerre pour son contrôle stratégique, n’est qu’un exemple parmi d’autre).

À titre d’exemple, un ordinateur contient quelques 40 métaux différents. Et même les technologies dites « vertes », censées réduire notre impact en termes d’émission de gaz à effet de serre (éoliennes, panneaux solaires, voitures électriques, etc.) sont complètement dépendantes de ces ressources. Ce sont ces technologies que nous mettons en avant dans ce que nous appelons la Transition écologique. Une transition qui déplace finalement le problème de la dépendance au pétrole à celui de l’usage accru de ces ressources.

Si ces extractions continuent à ce rythme effréné, ne risque-t-on pas simplement l’impasse technologique ? Quelles problématiques engendrera cette réalité compte tenu du fait que nos modèles de société dépendent de ces technologies ? Finalement, comment un secteur qui pose des problèmes majeurs à nos écosystèmes peut-il être considéré comme un progrès ?

Cette perspective, proposée dans l’exposition Code Alimentation suggère donc que le progrès technologique est l’unique chemin plausible pour subvenir aux futurs besoins alimentaires de l’humanité. Mais si les ressources naturelles viennent à manquer, nous serons dans l’incapacité d’assurer le maintien (en nombre et en efficacité) de ces technologies. On pourrait penser au système de recyclage qui permettrait d’allonger leur durée de vie. Mais là encore, à moins de faire évoluer nos systèmes, nous sommes encore loin d’avoir la capacité de recycler les matériaux dont elles sont composées. On récupère aujourd’hui seulement 3 ou 4 métaux présents dans nos appareils numériques : l’or, le cuivre, l’argent et l’étain. Le reste est perdu. C’est ce qu’on appelle la dispersion des ressources. Ainsi, le taux de recyclage des métaux est aujourd’hui faible, voire nul pour la plupart d’entre-eux, car bien souvent, il est plus rentable pour l’industriel d’importer de nouveaux métaux que d’assurer leur recyclage, trop onéreux. Mais cela ne veut pas dire que les systèmes de recyclage ne deviendront pas efficace dans le futur. Nous espérons que la science apportera une solution à ce problème majeur. Pour l’heure, les pays du Sud risquent de rester nos poubelles pendant de nombreuses années.

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Photo : Mathilde Bouterre

Ainsi, selon nous, progrès ne signifie pas forcément technologie. Il est certain que notre modèle alimentaire est à revoir de fond en comble. D’autres perspectives sont déjà à l’œuvre et proposent des résultats encourageants. Ces systèmes, étudiés et appuyés par la recherche scientifique, ont fait leurs preuves. Et à la différence des propositions mises en avant dans l’exposition, ils sont quasiment ou totalement indépendants de l’usage de quelconques technologies numériques.

Pour étayer notre propos, nous vous invitons à découvrir les travaux de recherche réalisés à la ferme permaculturelle du Bec Helloin en Normandie. Cette ferme propose un modèle de production maraîcher hautement intensif sans travail mécanique du sol donc quasiment sans pétrole ou encore sans apport de produits phytosanitaires et autres engrais (car eux aussi dépendent des ressources naturelles comme le phosphore utilisé dans les engrais de synthèse phosphatés par exemple), et ceci dans une démarche inspirée des écosystèmes vivants.

Ce cas fait figure d’exemple, mais de nombreuses autres alternatives existent et devraient, selon nous, être mises sur le devant de la scène au même titre qu’une perspective uniquement basée sur les technologies. Les citoyens pourraient ainsi bénéficier d’un panel d’ouvertures plausibles et rationnelles pour notre futur.

Nous vous invitons donc à visionner cet entretien du journaliste Guillaume Pitron, spécialiste géopolitique des matières premières et documentariste pour comprendre davantage notre propos. Après 6 ans d’enquête, il a publié en 2018 un essai géopolitique : La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique aux éditions Les Liens qui libèrent qui a reçu plusieurs distinctions.

Malgré tout, nous comprenons que le choix d’un angle précis soit nécessaire dans la conception d’un scénario d’exposition, d’autant que l’alimentation est un thème extrêmement vaste qui fait l’objet d’une myriade de questions.