Temps de lecture : 11 minutes

Rencontre avec Amandine Largeaud, membre du collectif du 100e Singe

Agence de communication culinaire toulouse - Visuel blog 4.4

Amandine Largeaud fait partie du collectif du 100e Singe, un tiers-lieu qui depuis près de deux ans, cherche à inventer le lieu de travail de demain. Mi-ferme, mi-bureau, ce lieu qui a pris place dans un vieux corps de ferme à Belberaud, s’apparente à un laboratoire d’innovation social, un lieu d’interconnexions, où l’on rencontre, expérimente et collabore dans l’idée de réinvestir cette banlieue toulousaine. Avec Amandine, nous avons parlé de l’impact des tiers-lieux, du travail de demain, de gouvernance partagée, de résilience des territoires et de la nécessité d’opérer à un changement radical pour amorcer une transition.

Un monde en mutation

Une quête de sens dans le travail

Le monde du travail a résolument évolué. Une évolution qu’Amandine a elle-même pu observer dès son retour du Burkina Faso.  Après plus de 10 années passées dans ce pays à monter des projets d’innovation sociale, elle retourne en périphérie toulousaine, à Belberaud plus exactement. La petite commune a beaucoup changé depuis. Les champs ont laissé place aux centres commerciaux et aux résidences. Toulouse dévore ses abords. L’urbanisation s’intensifie, détruisant avec elle, les zones agricoles pour laisser place à des banlieues-dortoirs.

Autre constat qui n’échappe pas à Amandine, le travail est en profonde mutation. Encore une fois, elle est témoin d’un profond changement dans son entourage. Beaucoup de ses amis sont, soit en reconversion professionnelle, soit en burn-out. Le constat est sans équivoque. L’ère de la digitalisation et de l’automatisation a transformé en profondeur notre rapport au travail. Le travailleur du XXIe siècle n’a en majorité plus besoin d’être attaché à un poste fixe.

En parallèle, le nombre de salariés remettant en cause le sens du travail dans leur vie n’a jamais été aussi important. À tel point que les maladies du travail – burn-out, bore-out, brown-out – sont monnaie courante. On constate donc une nette hausse de reconversions professionnelles en réponse au manque de liberté, d’indépendance, et de sens que vivent de nombreux travailleurs. « Notre évolution dans notre rapport au travail fait que les gens ont envie de remettre du sens dans leur activité professionnelle et cette quête de sens passe par la collaboration, la coopération et la co-construction. Le lieu de travail influe donc sur la capacité même d’entreprendre, c’est pour cela qu’on a besoin d’un lieu qui permet d’échanger, de s’ouvrir, et de s’enrichir des autres ».

Une nécessaire transition agricole

L’agriculture industrielle provoque de profonds bouleversements. Elle dégrade sols et biodiversité, et n’en finit pas d’asservir un métier, celui de paysan. Un métier pénible, dévalorisé et même parfois réprimandé comme principal fautif des dégâts observés.

Amandine évoque la souveraineté alimentaire comme un enjeu crucial pour les grandes métropoles. En effet, en urbanisant de plus en plus, celles-ci se privent par la même occasion de zones de production. « Si on ne crée pas de modèles de résilience agricole dans les zones périurbaines, on risque d’empêcher à terme de ravitailler les grandes villes. Il faut absolument garder les terres et empêcher l’urbanisation grandissante pour permettre à une nouvelle génération d’agriculteurs de s’installer plus facilement en les soutenant, et en les formant à l’agroécologie. »

Amandine nous dévoile que près de 60% des agriculteurs exerçant actuellement en France devraient partir en retraite dans les 5 années à venir et que parallèlement, de plus en plus de ce que l’on appelle les « néo-ruraux » cherchent à implanter leur installation. Ces « néo-ruraux », que l’on appelle ainsi, car n’étant pas issus de famille d’agriculteur, parviennent avec très peu de moyens à développer une activité agricole. « Ils représentent 40% des agriculteurs qui s’installent actuellement en France. C’est le signe d’un changement de réalité dans ce domaixne où l’on trouve des personnes qui lâchent tout par conviction, pour s’engager dans la production d’une alimentation durable et répondre aux enjeux auxquels fait face notre société ». Et quels enjeux, il en va de notre capacité même à produire une alimentation saine et soutenable pour une population grandissante. Un métier dont nous ne pouvons résolument pas nous passer et qu’il est important de revaloriser aux yeux des citoyens.

Vers un tiers-lieu périurbain : la nécessité de redonner vie aux territoires

Ce sont ces constats qui ont mené au projet du 100e Singe. Amandine nous raconte qu’après avoir mûri l’idée de créer un espace hybride en périphérie urbaine, un collectif s’est rapidement agrégé à son projet. Le 100e Singe, un lieu unique, un tier-lieu à mi-chemin entre le lieu de travail et la maison prend vie en 2017. On y retrouve un espace de coworking pouvant accueillir des indépendants, des télétravailleurs dans un cadre propice à la collaboration, à la co-construction et au développement des projets.

On trouve également une micro-ferme en maraîchage qui expérimente une activité viable économiquement sur petite surface avec une logique d’agroécologie. Tout l’enjeu étant de développer un modèle de référence pour donner envie à de nouveaux agriculteurs de se former pour se lancer dans ces mêmes zones de périphéries. Relocaliser la production agricole reste essentiel aux yeux du collectif.

Et puis, il y a les 9 hectares (5000m² en parcelles individuelles attribuées par entrepreneur agricole à l’essai) d’espace test agricole destiné au montage de projets. Pendant une période pouvant aller jusqu’à 3 ans, le 100e Singe met à disposition le foncier, l’outillage, le lieu de travail et un accompagnement  pour permettre à de nouveaux agriculteurs de venir faire leurs armes sans prise de risque et sans avoir à investir lourdement. Un véritable outil qui cherche à donner la possibilité à de néo-agriculteurs de s’insérer dans les territoires périurbains.

« Le 100e singe ne prône pas forcément une vision du travail restreinte, car cette vision reste personnelle et d’autres valeurs peuvent être partagées. Notre collectif a une base de valeurs communes autour de l’agroécologie et de la création de projets à impact social et environnemental. Les personnes que nous accueillons ont la liberté de nourrir personnellement leur projet professionnel. Ce que le 100e singe fournit, c’est le cadre qui permet de développer son activité et la viabilité économique sans prendre trop de risque. Ce qui est riche au sein des tiers-lieux, c’est de voir que les différentes personnes qui travaillent sur leur propre projet professionnel, participent indirectement au dynamisme du lieu via les collaborations et les échanges ».

C’est en ce sens qu’Amandine décrit les tiers-lieux comme de véritables outils de développement de territoire. Ils permettent aux travailleurs d’exercer proche de chez eux et de créer du lien social et invitent les habitants à être acteurs de leur lieu de vie. Rappelons à ce titre que 51% des actifs de la région Occitanie vivent en zones périurbaines.

Agence de communication culinaire toulouse - Visuel blog 4.1

©Le 100e Singe

Un lieu singulier, un assemblage unique, une gouvernance partagée

Les expériences burkinabés d’Amandine ont sans nul doute aidé le collectif à monter le projet du 100e Singe. Elle nous confie avoir toujours eu un profond intérêt pour les projets qui amorcent des changements de société. De la création d’une école itinérante numérique à la gestion d’une coopérative de producteurs en agroécologie, Amandine passe plus de 10 ans dans ce pays en plein développement.

De retour en France, sa volonté de mener des projets similaires ne s’est pas éteinte. « En revenant dans la périphérie urbaine de Toulouse, 10 ans été passés, et des changements se laissaient percevoir. Il n’y avait plus de lieux de croisement. J’ai eu rapidement très envie de mettre à disposition mes compétences et expériences en termes de gestion de projet collaboratif et d’innovation sociale ».

Un projet d’innovation sociale

Le collectif du 100e Singe est composé de 9 personnes. 9 personnes qui ne se connaissaient pas à l’origine, qui se sont unies à une aspiration commune. 9 professionnels qui ont laissé un peu de place dans leur activité respective pour mener ce projet unique.

Un projet unique qui a donc demandé un travail colossal de création. Désormais structuré en Société Coopérative d’Intérêts Collectifs, le projet a nécessité d’acquérir de nombreuses informations et connaissances en termes de comptabilité, de réglementation, ou encore de statut juridique pour la simple et bonne raison qu’aucun modèle similaire n’existait à ce moment-là en France. « Le fait de ne pas avoir de modèle est en soi un modèle. Mais il est sûr que nous avons été obligés de creuser absolument tout ce qu’il était possible de faire pour créer le projet ».

Un effort certes, mais qui se révèle être une véritable richesse pour la structure. Amandine se souvient de l’entrain dont on fait preuve les différents professionnels – comptables, assureurs, banquiers – pour trouver des solutions qui correspondent au modèle du 100e Singe. « Nous avons été dans un échange collaboratif avec ces professionnels. L’idée n’était pas simplement de leur déléguer la mise en œuvre, mais de faire en sortes qu’ils prennent part au projet, qu’ils l’intègrent comme un membre à part entière du collectif. Nous devions connaître et comprendre leurs contraintes et inversement pour trouver des solutions ensemble. C’est très enrichissant et je reste persuadée que ce travail de défricheur permettra certainement à d’autres lieux de voir le jour plus facilement désormais ».

Et puis vient le moment où les politiques publiques sont sollicitées, et là Amandine nous explique que ces soutiens sont très variables et sont souvent liés aux valeurs portées par le politique en question. « Pour vouloir soutenir un projet comme le 100e Singe, il faut avoir la volonté de faire bouger les lignes et de tester de nouvelles choses. Tant que les politiques n’auront pas compris l’enjeu des tiers-lieux dans l’impact social, ils passeront à côté de bénéfices de développement pour leur territoire. Le tiers-lieu est un objet social avant d’être un objet économique ».

L’exercice et l’apprentissage d’une gouvernance partagée

Le choix d’une gouvernance partagée était une évidence pour le collectif. Même si le projet a d’abord été amené par Amandine, l’enjeu était de parvenir à construire une gouvernance horizontale avec des membres qui travaillent à distance. Ce choix demande donc une organisation particulière. «Tout l’enjeu était de savoir comment organiser le collectif à partir de l’impulsion d’une porteuse de projet. Comment faire en sorte de donner la possibilité à chacun de s’approprier le projet. Il faut absolument bousculer cette vision centrale pour tendre au maximum vers un fonctionnement en cercle dans lequel tout le monde à la même place ».

Théoriquement, ce fonctionnement ne pose aucun problème. Là où il faut trouver des réponses concrètes et des outils spécifiques, c’est lorsqu’on s’attaque à l’opérationnel. « L’idéal est de mener une gouvernance qui fait en sorte que chaque membre parvienne à faire du croisement entre son propre projet professionnel et le projet du 100e Singe. Dans l’idée que ce croisement puisse bénéficier indirectement à la structure. C’est ce qui peut être compliqué à mettre en œuvre, car l’effet “double casquette” demande de s’adapter en permanence aux différentes contraintes et il peut y avoir des conflits d’intérêts. Car indirectement, une décision prise pour le 100e Singe peut impacter son propre projet ».  Le collectif  expérimente donc chaque jour et enrichie cette gouvernance en perpétuelle mouvance.

Agence de communication culinaire toulouse - Visuel blog 4.2

©Le 100e Singe

Vers un transfert d’expériences

La singularité du 100e Singe et sa médiatisation poussent de plus en plus de curieux à découvrir ce lieu. Amandine nous confie être constamment sollicitée par de nombreux porteurs de projet. Une chose est certaine, le collectif a pour ambition d’essaimer le concept au maximum. Les convictions sont là. Ils ne pourraient imaginer être les défenseurs d’une volonté de changement tout en restant repliés sur eux-mêmes. L’accaparement dessert au bien commun et ne fait que ralentir les initiatives. Une diffusion massive est nécessaire dans une période de transition comme la nôtre. Et puis, Amandine nous explique être une fervente partisane de l’Open Source et du transfert de compétences. C’est d’ailleurs ce qui l’a menée à créer une école du numérique itinérante au Burkina Faso. Il était impensable pour elle de concevoir ces technologies comme l’apanage des pays occidentaux sans qu’aucune action ne soit tentée pour former les populations de ces pays à les utiliser.

C’est pourquoi, il paraît évident pour elle et le collectif de mettre en place des modules de transfert de compétences à disposition des porteurs de projet. « C’est très enrichissant d’être dans cette logique même si nous nous sentons un peu accaparés par ces sollicitations. Ces modules de transfert demanderont nécessairement du travail et un recul adéquat sur notre propre expérience avant de les mettre à disposition. Ce qui nous apporte néanmoins beaucoup, c’est d’accueillir des porteurs de projet sur plusieurs semaines. Ils intègrent le collectif, aident à faire avancer les idées et les projets et en même temps, peuvent se saisir de ce qui leur sera d’une grande aide pour monter leur projet ».

De l’urgence d’amorcer un changement de paradigme

Garantir la souveraineté alimentaire

Amandine envisage une fenêtre de 5 années pour tenter de convaincre au maximum les politiques de limiter drastiquement l’urbanisation et de soutenir l’introduction de modèle en micro-maraîchage. Il en va de l’aptitude même des grandes métropoles de parvenir à répondre à la demande alimentaire. Il est certain qu’une transition globale de modèle de production reste très complexe à mener, mais Amandine nous fait part de ses espérances. « Les agriculteurs conventionnels que nous rencontrons demandent à voir nos méthodes, demandent à comprendre comment une si petite parcelle peut être viable. Il faut que ce genre d’initiatives agricoles essaime pour montrer la voie, pour prouver qu’un autre modèle est possible et viable économiquement. Beaucoup d’entre eux ont envie de changer des choses, mais ne savent pas comment si prendre. Il faut montrer des exemples qui marchent pour embarquer tout le monde dans la transition ! ».

Ces craintes poussent d’ailleurs de plus en plus de villes à s’orienter vers un modèle de résilience. Évoquons un instant le mouvement international des villes en transition initié par l’enseignant en permaculture britannique en 2005. Près de 2000 initiatives auraient vu le jour depuis dans le monde et quelque 150 villes françaises auraient suivi le pas. Citons l’exemple de la petite commune alsacienne d’Ungersheim, devenue célèbre grâce à la vitrine que la journaliste Marie-Monique Robin lui a consacrée en 2016 dans son documentaire Qu’est-ce qu’on attend ?.

L’attente d’un changement radical

Et justement, qu’est-ce qu’on attend ? Nous avons posé cette question à Amandine, elle qui depuis près de 20 ans s’engage dans des projets à impact social et environnemental. « Il y a 20 ans, quand tu avais des convictions profondes pour défendre et agir pour la planète et l’Homme, tu étais assimilé à un anarchiste ou à un baba cool.  Aujourd’hui, on constate que ça a évolué. Les consciences se sont éveillées. Beaucoup agissent déjà à leur échelle, ce qui est nécessaire et enthousiasmant pour sensibiliser davantage. Mais beaucoup d’autres se voilent les yeux, car c’est réconfortant. Et puis, malheureusement il y en a encore beaucoup qui n’ont toujours pas pris conscience ».

Amandine s’interroge, scrute le monde dans l’espoir de voir naître un changement radical. Un changement rapide à la hauteur des enjeux auxquels nos sociétés sont confrontées. « Je suis persuadée que c’est trop tard, on ne pourra pas revenir en arrière, car c’est systémique. C’est tout un modèle qu’il faut réinventer. Le modèle de société dans lequel nous sommes, nous l’avons construit et nous nous sommes construit avec. Tenter de le déconstruire à l’échelle planétaire, c’est impensable sans envisager un changement radical ».

Malgré la lucidité qui est la sienne, Amandine semble néanmoins croire en l’Homme. « Je ne suis pas en mode survivaliste, car je vois la beauté de ce qu’il se passe. Voir des gens s’engager totalement et entièrement pour cette cause, c’est juste exceptionnel. Un tel niveau d’engagement est sublime à voir. Le discours du groupe Shaka Ponk aux victoires de la musique, c’est complètement inédit ! Et puis, je ne suis pas d’accord avec le défaitisme, et ceux qui pensent que tout est joué. Il faut innover, inventer, créer, tester de nouvelles choses tant qu’on peut le faire. Peut-être que ça ne marchera pas, mais au moins ça aura été essayé et c’est en ça que ça permettra d’avancer, de faire mieux et de réussir ».

Agence de communication culinaire toulouse - Visuel blog 4.3

©Florent Duchêne

Et si la Théorie du 100e Singe se réalisait ?

Ce nom de 100e Singe qu’Amandine finit par nous expliquer fait référence à la théorie de la masse critique, porteuse d’espoir, qui affirme qu’une prise de conscience individuelle, alliée à un effet de nombre (sans que la majorité soit nécessaire), peut permettre le changement à l’échelle de la société.

Développée dans les années 50, elle est issue d’une expérimentation menée par des scientifiques sur une colonie de macaques d’une île japonaise. Les chercheurs avaient pris l’habitude de nourrir les singes en leur jetant des patates douces dans le sable. Un petit groupe de macaques s’est alors mis à prélaver ses patates douces dans la rivière proche. Les scientifiques ont pu observer qu’après que le 99ème singe eut reproduit ce comportement (99 étant un nombre théorique), l’ensemble des singes de l’île se mirent simultanément à adopter le même comportement. Et sans transmission apparente, l’ensemble des colonies de singes des autres îles se mirent également à laver leurs patates dans l’eau.

Le collectif du 100e Singe croit résolument en cette image de bascule. Amandine nous confie même avoir l’impression d’en discerner les prémices depuis quelque temps, ce qui lui fait espérer en un avenir moins désespérant qu’on pourrait l’imaginer. « Je vois de plus en plus de personnes qui étaient très engagées attendre aussi ce changement radical. J’ai envie de croire que ce mouvement amorcera la théorie du 100e Singe. C’est pour cela qu’il est déterminant de travailler sur la mise en réseau. C’est ça le point clé. Ce à quoi nous allons assister après cet effondrement, c’est la capacité de résilience de l’être humain. Son aptitude à inventer et créer quand il est face à un mur. C’est quand même enthousiasmant d’imaginer tout ce qui pourrait en ressortir. On peut dire qu’on est à l’aube d’un des plus grands défis de l’humanité ! ».

En voir plus : 

—— Food & Com, agence gourmande et engagée  ——