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Histoire d’une lutte pour libéraliser le droit de semer

« Ils ont essayé de nous enterrer, ils ne savaient pas que nous étions des graines ». Un proverbe mexicain accrocheur, un brin provocateur tout comme l’est l’association Kokopelli qui le revendique fièrement ! Créée par Dominique et Sofy Guillet et Jocelyn Moulin en 1999, elle dénonce radicalement les principes du système semencier industriel, un système qu’elle juge mortifère pour l’agriculture et la santé humaine. En commercialisant et distribuant des semences libres de droits en toute illégalité partout dans le monde et en clamant le droit de semer librement sans restriction aucune, Kokopelli fait un pied de nez à une poignée de multinationales qui se revendiquent propriétaire de ce bien commun. Une lutte qui a conduit l’association dans les tribunaux, mais grâce à laquelle un message a pu être essaimé : une révolution fertile doit être au plus vite engagée pour garantir notre souveraineté et sécurité alimentaire et pour préserver nos écosystèmes vivants.

Nous rencontrons Ananda Guillet dans la jolie fabrique ariégeoise. Ici, sont ensachées entre 1400 et 2000 variétés ou espèces selon les saisons, provenant d’un réseau international de producteurs multiplicateurs professionnels. Nous sommes venus ici pour comprendre les racines du militantisme de cette association. Une discussion riche pendant laquelle nous avons parlé de l’urgence de changer le système agricole, des verrous qui sont imposés par l’industrie semencière, des revendications portées par l’association, de l’effondrement de nos sociétés et du combat à mener pour éveiller les consciences autour de ce sujet peu médiatisé.



Ananda Guillet, directeur de Kokopelli
Photo : Mathilde Bouterre

Une révolution agricole

« Pendant 2.5 millions d’années, les hommes se sont nourris de la cueillette des plantes, ou de la chasse des animaux qui vivaient et se reproduisaient sans leur intervention ».  Première phrase du second chapitre de Sapiens, l’œuvre de Yaval Noah Harari qui explique que la révolution agricole, opérée il y a environ 12 000 ans, fût un piège pour l’humanité dans le sens où elle aurait permis à l’Homme non pas de mieux vivre, mais de simplement de se reproduire davantage. « La culture du blé a assuré plus de vivre par unité de territoire, ce qui a permis à l’Homo Sapiens une croissance exponentielle ». Ananda commence donc par un bond dans l’histoire en nous rappelant que la semence n’est ni plus ni moins que le socle de notre civilisation sédentaire, celle qui s’est imposée il y a 12 000 ans, quand Homo-Sapiens à commencer à « manipuler » la vie d’un petit nombre d’espèces animales et végétales pour subvenir à ses besoins vitaux. Un travail de labeur qui aura à jamais bouleversé son mode de vie. « La semence, c’est simplement le premier maillon de la chaîne alimentaire. On peut ainsi dire que notre civilisation et l’agriculture dépendent entièrement de cette question des semences ».

Une révolution industrielle et scientifique

Vers un changement de paradigme au sortir de la Seconde Guerre mondiale

La Seconde Guerre mondiale aura marqué un tournant dans cette histoire de l’agriculture. Avant cette période charnière, l’agriculture était majoritairement paysanne. La polyculture, les haies et les bocages incarnaient la ruralité française.

« Ce changement de paradigme au niveau de l’agriculture intensive s’est produit hier à l’échelle de l’histoire de l’agriculture. »

Ananda nous raconte alors comment l’industrie de guerre est plus largement l’industrialisation des systèmes humains s’est emparé des enjeux de l’agriculture. Au sortir de cette guerre dévastatrice, relancer l’économie et l’agriculture était une affaire primordiale, à tel point que l’industrialisation de l’agriculture soit envisagée comme principale solution. « Énormément de paysans avaient péri dans les tranchées. Il fallait tout reconstruire. Et le choix s’est porté sur l’industrialisation, simplement car cela permettait aussi de recycler certaines industries de guerre. »

C’est ainsi que les usines qui produisaient les bombes à base d’ammoniac de synthèse (le fameux procédé Haber-Bosch synthétisé par le chimiste allemand Fritz Haber en 1909) se sont mises à produire des produits phytosanitaires pour l’agriculture.« Une industrie a  besoin de standard pour des questions de coût, de transport, etc. Le problème pour ce système, c’est que la vie va au strict opposé de cette standardisation ».

Photo : Mathilde Bouterre

Verrouillage botanique et juridique : la mainmise des industries semencières

Les industries naissantes se sont donc retrouvées face à la problématique de la reproduction gratuite, essence même du vivant. « La semence quand tu la mets dans la terre, elle te redonne un fruit et tu recommences ad vitam aeternam. Ce système dans une société mercantile, c’est blasphématoire au possible. C’est un non-sens économique ». La réglementation fut donc la solution apportée pour maîtriser la reproduction semencière.

D’un point de vue juridique, le catalogue des semences et plants garantit aux consommateurs et aux agriculteurs une pureté variétale et la certification des semences. En France, c’est le GNIS (1), organisation interprofessionnelle créée sous Pétain en 1941, qui chargé de cette mission. Si on souhaite commercialiser ses semences, il est donc nécessaire de les inscrire sur ce catalogue. Inscription tarifée à 6000 € en moyenne.

« Pour pouvoir être inscrites, les semences doivent répondre aux normes DHS – Distinction Homogénéité et Stabilité génétique. Si elles n’y répondent pas, elles ne peuvent être inscrites dans le catalogue et ne sont donc pas commercialisables », explique Ananda.

D’un point de vue botanique, les verrous que représentent les hybrides F1(2) et les Certificats d’Obtention Végétale (COV) (2) ont fini par enterrer toute liberté liée à l’échange et à la production de semences.

En effet, les critères de l’inscription au catalogue sont très proches de ceux à respecter pour protéger une variété par un COV. La plupart des semences commerciales inscrites au catalogue sont donc protégées par un COV. « Le principe des COV, et des hybrides F1 impose aux agriculteurs de payer des royalties aux industriels ou de devoir racheter systématiquement la semence chaque saison. Et tout ceci fut possible grâce à une intelligente propagande qui a été mise en place par ces mêmes industries pour faire croire aux agriculteurs qu’ils produiront davantage en adoptant ces semences ».

Une mainmise totale, un marché créé. En le contrôlant, les industries semencières ne vendront que mieux toute la panoplie de produits phytosanitaires qu’elles produisent et commercialisent également. « Ces industries semencières que sont Bayer, Sygenta ou encore Mosanto, c’est sur les produits phytosanitaires qu’ils font leur chiffre d’affaires. Il faut des semences qui ont besoin de ces produits. D’où la création d’un contexte qui fait que les plantes ont besoin d’un soutien de l’homme pour pousser à base de produits chimiques. En créant ce contexte, ces pratiques agricoles ont mené aux désastres environnementaux et de santé humaine que l’on connaît ».

Le jour où… production et reproduction furent dissociées

Ananda ne croit absolument pas en une quelconque réforme du système et évoque le pouvoir du lobbying qui paralyse d’emblée la moindre remise en question.

Photo : Mathilde Bouterre

« Ces multinationales ont des dizaines de lobbyistes à Bruxelles. Les réformes agricoles ne peuvent aller dans le sens de la paysannerie, car elles contrôlent totalement le système. »

Il nous révèle d’ailleurs que de nombreux agriculteurs contournent cette réglementation sans même être réprimandés. En créant un modèle de fabrication et de distribution locale, un agriculteur peut assurer la vente de produits de qualité à partir de ses propres semences. En sommes, revenir au métier de paysan tel qu’il se faisait avant, à la fois semencier et agriculteur. « Le problème de base, c’est d’avoir séparé la production de la reproduction. Avant, semencier n’était pas un métier… et il ne devrait jamais l’avoir été. En créant les écoles d’agronomie, on a créé une élite, bien distincte du métier de paysans. Ces écoles forment à la fois des ingénieurs et des agriculteurs, tous autant formatés par le système dominant. Ce sont des formations qui répondent directement aux critères de l’industrie et la serve en ressources humaines. » 

Vers une révolution fertile et vivante ?

Lanceurs d’alertes

Derrière ce petit personnage mystique qu’on croirait sorti d’un conte mythologique, l’association Kokopelli milite radicalement depuis plus de 20 ans sur le terrain de la libéralisation des semences. 

Fer de lance de ce combat, elle a connu une longue épopée juridique et médiatique réprimandant l’illégalité de ces actions, à savoir distribuer des semences non-inscrites au catalogue officiel, mais aussi expédier gratuitement des semences dans les pays en développement pour permettre aux communautés rurales de retrouver une autonomie semencière et alimentaire. Un mode d’action qu’Ananda défend bien qu’il ne le décrive pas comme foncièrement radical. « Il est certain que nous ne faisons pas de compromis. Nous n’inscrivons aucune variété au catalogue officiel. Et pourtant, nous n’avons pas l’impression d’avoir un discours tant radical sauf vis-à-vis des multinationales semencières que nous dénonçons. On fait simplement notre travail. Produire de la semence et la distribuer. C’est une grande fierté que d’être parvenu à mettre en place ces actions sans subvention, avec un modèle économique qui fonctionne », nous confie-t-il.

À croire que l’association ne dérange pas plus que cela les grands industriels et les pouvoirs publics. Toujours est-il que la médiatisation de cette désobéissance lui a valu une reconnaissance internationale ralliant par la même occasion de nombreux partisans à travers le monde. Elle invite d’ailleurs chacun, agriculteur et citoyen, à désobéir, à boycotter, et à participer à cette révolution fertile et vivante.

« Se nourrir et se soigner comme on l’entend sont des droits primordiaux  qu’aucun État, qu’aucune industrie ne devrait empêcher »

Un combat méconnu ?

Ananda nous confie que l’association ne se force plus à faire du lobbying auprès des décideurs, conférant que cette action fait plus perdre de ressources qu’autre chose.

À l’heure où la lutte contre le réchauffement climatique soulève les foules, il est intéressant de se demander pourquoi celle pour la libéralisation des semences n’a pas encore trouvé d’écho auprès de la société civile. Ananda critique la désinformation auquel nous sommes victimes, le système prétendument démocratique de notre pays, mais aussi les formes de récupération qui peuvent expliquer pourquoi la lutte contre le réchauffement climatique passe au-devant de la scène.

« L’agriculture, c’est le point clé ! Ce n’est pas uniquement que le réchauffement climatique qui dégrade les sols, c’est le labour et les produits phytosanitaires. L’agriculture est en train de mourir à cause de ce système. Je pense qu’il faudrait allouer toutes les énergies en priorité sur ce sujet-là. Et puis, plus largement, s’éveiller à une conscience globale du monde pour comprendre que tout est imbriqué ».

Photo : Mathilde Bouterre

Jardiner comme remède aux maux de notre société

Pendant des millénaires, l’Homme et les plantes ont co-évolué, ce qui a permis de fournir des millions de variétés adaptées à chaque territoire. Désormais, notre agriculture consomme plus d’énergie fossile qu’elle ne produit de denrées alimentaires et plus encore notre modèle de société dépend entièrement de cette ressource. Selon la FAO, 75 % de la biodiversité cultivée a été perdue entre 1900 et 2000 (4). Comment revenir à cette biodiversité cultivée, garante de notre souveraineté alimentaire ? Ananda en appel à l’éveil urgent des consciences et des cœurs. « La clé ce sont les cercles vertueux. On sait développer une agriculture qui produit plus qu’elle ne consomme. J’ai envie de croire qu’on va se réveiller. Balancer nos télévisions, nos politiques et retourner au jardin pour retrouver cette autonomie ».



Glossaire :

(1) Le Groupement National Interprofessionnel des Semences et plants : Pour commercialiser des semences ou des plants des espèces listées aux niveaux européens et français, il faut que les variétés soient inscrites sur les catalogues officiels français ou européen des espèces et variétés. Les catalogues européens (grandes cultures, potagères, fruitières) reprennent les catalogues nationaux, et répertorient ainsi toutes les variétés autorisées à la commercialisation sur le territoire de l’Union européenne. Source : Réseau Semences Paysannes

(2) Hybride F1 : Il s’agit d’un croisement de manière consanguine de deux lignées assez éloignées génétiquement qui créer une impression de surproduction. On les croise pendant 10 ou 15 générations, pour obtenir ce que l’on appelle une vigueur hybride, c’est-à-dire une explosion de gènes dans un réservoir génétique tellement appauvri qu’il va faire une variété productive résistante à la sécheresse. Dès l’année suivante, le réservoir génétique va s’effondrer, la variété va être obsolète et il faudra à nouveau acheter de la semence. Source : Réseau Semences Paysannes

(3) Certificat d’Obtention Végétale : Il s’agit d’un mode de propriété intellectuelle original protégeant les droits des créateurs de variétés, tout en assurant la disponibilité du matériel génétique pour l’amélioration variétale, via l’exemption du sélectionneur, et en autorisant l’utilisation des semences de ferme, moyennant le paiement d’une redevance aménagée. Source : Inra

(4) Centre d’actualités de l’ONU, FAO : la perte de biodiversité végétale menace la sécurité alimentaire globale, 26 octobre 2010

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