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Nous vivons des périodes incertaines, sans visibilité sur l’avenir. Après avoir passé deux mois confinés chez nous, avec plus ou moins d’occupations, de questionnements et de préoccupations, nous avons pris du temps pour vous proposer de nouvelles rencontres. C’est donc sous forme d’entretien téléphonique que nous avons eu la joie de discuter avec Anne-Claire Héraud, photo-reporter engagée. Une heure de discussion n’aurait pas suffi pour raconter son parcours et son engagement, mais c’était néanmoins suffisant pour comprendre l’essence de son cheminement vers une quête de sens ? Mettre en lumière des producteurs.rices, des fabricant.es, tous celles & ceux qui, aujourd’hui, nous nourrissent au travers d’une réflexion perpétuelle, Anne-Claire Héraud nous invite à découvrir son travail et sa vie.

De l’architecture intérieure à la photo engagée, histoire d’une soif d’utilité

Après le BAC, Anne-Claire décide de réaliser un BTS à l’École de Design de Nantes, sa ville natale. Elle souhaite devenir décoratrice d’intérieur dès son enfance, et le BTS design d’espaces l’intéresse tout particulièrement. C’est en alternance, au sein d’un cabinet d’architectes parisien, qu’elle réalise ses deux premières années d’études. Elle comprend finalement assez rapidement que ce métier n’est pas fait pour elle. « Je me suis fait rattraper par le sens que j’accordais à mon boulot et au quotidien. J’avais besoin de faire quelque chose de plus créatif et pas un métier très normé ».

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Photo : Anne-Claire Héraud

Durant ses premières années d’étude, Anne-Claire consacre la plupart de son temps libre à la photographie. Un art qu’elle pratique depuis le lycée. Mais à l’époque, elle n’envisage pas d’en faire son métier. BTS en poche, c’est dans une profonde incertitude que la jeune nantaise se plonge quant à son avenir professionnel. Finalement, c’est un stage avec la blogueuse culinaire « Griottes » qui la guide petit à petit vers ce qui deviendra une véritable passion de vie. En vue de la réalisation d’un livre de cuisine édité aux Éditions Marabout, Anne-Claire pénétra dans le monde culinaire.

Après une expérience de stage à l’étranger, Anne-Claire découvre la formation de design culinaire à l’école Duperré. Elle postule, in extremis et a la chance d’être retenue. Cette formation est faite pour elle. C’est maintenant une certitude. « Ça a été l’année où je me suis vraiment plu, je me suis dit que j’étais tombée là où je voulais être, c’était assez chouette ! » Et ses amours pour la photographie l’ont finalement menés au métier de photographe culinaire. Elle réalise alors un stage au sein d’un studio photo qui travaillait avec des marques de l’agroalimentaire. Un second stage dans un restaurant ne la conforta pas non plus dans l’approche du métier qu’elle entrevoyait.

« Je me suis dit que je ne voulais pas travailler en restauration ni pour un studio photo dans l’agroalimentaire. À ce moment, je me posais la question de me mettre en freelance, mais je ne voyais pas les débouchés à Nantes. »

Elle décide de franchir le pas. Direction la capitale pour tenter sa chance en tant que freelance. Elle construit son réseau, trouve quelques contrats, ce qui la conforte dans le choix d’indépendance. Chaque client apprécie sa double casquette, entre photographe et styliste culinaire. Elle cherche son style durant plusieurs mois, pour finalement entreprendre un virage en 2018 et inscrire son travail dans le photo-reportage, ce qui la caractérise à présent.

Mettre en lumière celles et ceux qui font l’alimentation durable

Être seule chez soi, retranscrire une ambiance inexistante, travailler pour des entreprises avec peu d’éthique, Anne-Claire aperçu rapidement la limite du métier de photographe culinaire.

C’est ainsi que petit à petit, elle arrive au photo-reportage. Au départ, c’était seulement pour son plaisir. Barouder dans toute la France, partir à la rencontre d’hommes et de femmes engagés. Et puis, c’est le déclencheur, la rencontre qui fit basculer le loisir à la véritable vocation. La rencontre de la journaliste Paule Masson, qui travaillait à l’époque pour l’Humanité. Cette femme fait entrevoir à Anne-Claire de nouvelles perspectives. La journaliste militante propose à la jeune photographe de réaliser les portraits photo de plusieurs chefs lors de la fête de l’Huma, qui se déroulait en septembre. C’est le point de départ de sa nouvelle carrière. Elle rencontre ainsi Camille Labro, journaliste pour la revue 180° notamment et commence à travailler pour le fameux magazine. Puis, par effet de ricochet, la jeune photographe enchaîne les contrats pour d’autres magazines.

Totalement autodidacte, Anne-Claire a toujours été intéressée par la gastronomie. Issue d’une fratrie de 5 enfants, la nostalgie des repas de famille guide ses photos.

« J’adore le moment où les gens se retrouvent et j’adore encore plus quand il y a de la nourriture. C’est vraiment ce qui me plaît à la base. Et en fait, la photographie culinaire aujourd’hui, c’est en quelque sorte devenu un prétexte ».

Un prétexte qui lui permet de voyager, de découvrir la France, de partir à la rencontre de femmes et d’hommes passionnés, qui aiment leur métier et qui le font bien. La nourriture, manger, cet acte social, culturel, religieux, politique, écologique, elle la dévore des yeux de son objectif. « Tout est lié, manger c’est vital pour l’Homme, mais au-delà de ça, c’est universel. Il y a plein de différences, plein de choses à découvrir. »

Au fur et à mesure de ses pérégrinations, Anne-Claire délaisse le stylisme culinaire pour se concentrer exclusivement sur le reportage. Avec son appareil photo et ces quelques objectifs, la photographe capture des instants en toute simplicité et en toute transparence. Pas de fond, aucun flash, peu de retouches. Simplicité et authenticité sont ses maîtres-mots. Alors, l’intérêt de passer du temps avec celles et ceux qui produisent et fabriquent une alimentation durable est une évidence.

« Ce qui me plaît c’est le contact humain et derrière je me dis que je mets en valeur ces gens que j’ai appréciés, dont j’ai trouvé le travail super. Parfois, je me sens un peu une impostrice. Je viens chez eux, ils travaillent dur, j’ai le bon rôle ! En tout cas, j’ai vraiment envie que mes photos soient utiles, que ce ne soient pas juste faire de belles choses, je veux donner du sens.

Nous sommes dans un moment, une situation où il faut faire changer les choses. Pour faire avancer le monde… Comment savoir si on consomme bien ? Soit par la communication : montrer que derrière ce qu’on mange il y a ces personnes-là, sinon c’est la pédagogie. La communication et la pédagogie sont vraiment les deux angles pour faire passer un message auprès de la majorité des gens. C’est utile. Aujourd’hui, même s’il y a des labels, on se rend compte qu’on ne peut pas faire confiance à 100%. La meilleure façon c’est de prendre en photos ces gens ».

Mais bien sûr dans cette philosophie, tout n’est pas rose. Anne-Claire se rend bien compte qu’il peut y avoir des dérives dans la photographie. Mais au travers de son travail, elle veut transmettre une idée de la vie dans une campagne et du retour à la Terre, loin des tumultes de la mondialisation effrénée. Une vie sobre, simple, mais riche.

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Photo : Anne-Claire Héraud

Questionnements et réflexions autour de la photographie culinaire

Impostrice. Ce mot lui revient souvent à la bouche durant notre interview. Vivant à Paris et partant en reportage aux quatre coins de la France, dans des ruralités profondes, Anne-Claire se sent parfois déboussolée.

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Photo : Anne-Claire Héraud
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Photo : Anne-Claire Héraud

Quelle injustice que de comprendre que son métier très rémunérateur ne sert pourtant pas à nourrir les citoyens alors que paysans et paysannes ont des difficultés à boucler les fins de mois. Elle se rend bien compte que si elle voulait ralentir son rythme de vie, cela voudrait donc dire gagner moins d’argent. Vivre à la campagne pour être au plus proche des personnes avec qui elle a envie de travailler l’enthousiasme.

« Quand on essaye de bosser de manière engagée, on s’adresse à des gens qui n’ont pas beaucoup de sous, il faut donc accepter de gagner moins d’argent ».

Anne-Claire a tout de même la chance de travailler pour des magazines assez engagés, pouvant réaliser des reportages comme elle l’entend et ainsi proposer des photos authentiques retranscrivant avec justesse la réalité.

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Photo : Anne-Claire Héraud

Mais est-ce vraiment la réalité ? Nous la questionnons sur les jolies photographies dans les magazines, de ces fermes, de ces champs, de ces produits toujours pris sous leur meilleur angle. Cette réalité n’est pas forcément le quotidien. Dans une ferme, il y a souvent des choses qui traînent, l’utilisation de plastique pour les cultures, etc.

« Ça m’embête un peu d’aller dans un vignoble où c’est plein de bouts de plastiques pour tenir les branches. Mais la réalité est tout autre. Ça pose quelques de questions, et c’est ça qui est chouette aussi. De faire attention au message qui est véhiculé. Je n’ai pas envie d’être une impostrice. »

Retranscrire, sans mentir, tout en donnant envie, tout en éveillant les consciences, là est le dur métier de photo-reporter engagé. Ce métier choisi par Anne-Claire pour se sentir utile. Alors que pendant le confinement, la photographe expérimente le travail en maraîchage, les questionnements sur un changement de vie se ressentent de plus en plus.

« Je me suis toujours dit, si je partais à la campagne, je voudrais créer un lieu collectif, accueillir des gens, être entourée. C’est ça qui peut me manquer en imaginant une vie à la campagne. L’isolement, la solitude, et de se couper de plein de choses dont on a accès en vivant en ville. »

Pendant la période de confinement, Anne-Claire et des amis journalistes ont mis en place le marché vert, une carte collaborative qui recense les initiatives sur le territoire permettant de bien se nourrir tout en soutenant un modèle paysan vertueux.

Malgré ses questionnements, cette recherche de sens et d’utilité ne la quittera jamais.