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Rencontre avec les fondateurs de l’enseigne Nous Anti-gaspi

1,4 million de tonnes. Ce chiffre, issu d’une étude de l’ADEME publiée en 2016, représente l’ampleur du gaspillage alimentaire généré par le secteur de la distribution chaque année.

C’est pourtant cette même année que la France s’est engagée à combattre ce fléau au travers du Pacte national de lutte contre le gaspillage alimentaire.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Sommes-nous face à de réels changements ? Nous sommes parties à la rencontre d’un acteur qui lutte contre le gaspillage alimentaire et qui en a fait son fer de lance. Il s’agit de « Nous, antigaspi » et il s’agit du premier supermarché entièrement dédié à la lutte contre le gaspillage alimentaire.

Un constat alarmant, des mesures à prendre

Revenons dans un premier temps sur la définition du gaspillage alimentaire. Car avant de parler de cette problématique, il faut savoir de quoi il en ressort. Selon la définition retenue dans le pacte national « anti-gaspi’ » de 2013, le gaspillage alimentaire désigne « toute nourriture destinée à la consommation humaine qui, à une étape de la chaîne alimentaire, est perdue, jetée ou dégradée ». Ainsi, détourner des invendus des supermarchés vers l’alimentation animale ou encore méthaniser des fruits et légumes jugés trop moches pour en créer de l’énergie, sont autant de pratiques considérées comme étant du gaspillage alimentaire même si elles représentent des solutions pour éviter l’incinération ou l’enfouissement des denrées.

Contextualisons cette problématique que représente le gaspillage alimentaire dans le secteur de la distribution. Lorsque l’on parle de distribution, il s’agit des marchés locaux, nationaux et de toutes les tailles de commerces alimentaires.

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Illustration : FNE

Ainsi sur l’ensemble de ces acteurs, 1,4 million de tonnes de produits sont jetées, soit l’équivalent de 2,8 milliards de repas de 500 g qui étaient consommables et qui n’ont finalement pas été consommé. Bien que la quantité de gaspillage varie d’un acteur à l’autre, le gaspillage du secteur de la distribution représente 14 % de l’ensemble du gaspillage alimentaire en France.

Les pertes alimentaires désignent l’ensemble de la nourriture perdue durant toute la chaîne d’approvisionnement, qui va du producteur au (super)marché. Aux champs, les agriculteurs se voient obliger de jeter des denrées pour diverses raisons (défaut d’aspect, calibre trop gros ou trop petit, forme ne correspondant pas aux critères de commercialisation, surproduction, retours de livraison, etc.). D’après une étude de l’ADEME, ce gaspillage représente, en volume, 32% du gaspillage généré sur toute la chaîne alimentaire.

Voici une infographie réalisée par FNE (France Nature Environnement) pour illustrer le sujet.

Des enjeux écologiques, économiques et éthiques

De cette masse de denrées jetées, perdues ou dégradées, il faut en tirer des conclusions sur notre façon de produire de la nourriture.

Lorsqu’un tiers* des aliments produits sur la planète est jeté alors qu’une personne sur six souffre de sous-nutrition et que d’importantes ressources (énergie, eau, espaces agricoles, etc.) sont utilisées pour rien, cela pose des problèmes éthiques, écologiques et économiques considérables.

Le coût environnemental du gaspillage alimentaire est colossal, tant en termes de ressources naturelles que de pollutions liées à la production des aliments (utilisation des pesticides, engrais chimiques, etc.). D’après l’ADEME, l’empreinte carbone annuelle du gaspillage alimentaire serait de près de 15,5 millions de tonnes de CO² par an en France.

Au premier regard, ce qu’on a peu de mal à identifier en pénétrant dans La Recyclerie, c’est le café-restaurant. Une immense salle au décor ancien et vintage se dresse derrière le comptoir ouvert. A l’étage, une mezzanine surplombe le tout laissant imaginer la hauteur du bâtiment et ses magnifiques armatures en fonte. Souhaitant proposer une alimentation saine, durable et locale, le restaurant porte l’ensemble du projet associatif de La Recyclerie. C’est là que Sinny & Ooko fait preuve d’ingéniosité dans son approche puisque les recettes du restaurant permettent de financer toutes les activités annexes, elles, totalement gratuites.

Toutes ancrées autour de la sensibilisation aux valeurs de l’écologie et de notre responsabilité dans son maintien, ces activités prennent plusieurs formes et sont entièrement gérées collectivement par Les Amis Recycleurs, une association de près de 400 adhérents.

À l’échelle planétaire, si le gaspillage alimentaire était un pays, ce serait le troisième plus gros émetteur de GES (Gaz à effet de serre) après les États-Unis et la Chine. Par ailleurs, 28 % des terres agricoles servent à produire des aliments qui finissent à la poubelle. Et les chiffres sont tous alarmants. Sur la gestion de l’eau, c’est 250 km3 qui sont utilisés chaque année dans le monde pour produire de la nourriture gaspillée, soit près de 5000 fois la consommation annuelle moyenne d’un français. Côté énergie, tout au long de la chaîne alimentaire, de l’énergie est gaspillée et enfin le parcours des aliments n’est pas en reste. Il faut faire rouler des camions, des voitures et voguer des bateaux. Un yaourt à la fraise peut parcourir jusqu’à 9000 km du producteur à la bouche du consommateur.

Mais il n’y a pas que la question écologique qui est à soulever. Le gaspillage alimentaire, c’est aussi comme nous l’évoquions plus haut, un véritable scandale éthique et social.

4 millions de Français obtiennent des aides et reçoivent des repas chaque année pour subvenir à leurs besoins vitaux. Une lutte à la source du gaspillage permettrait d’économiser les ressources, mais également de réduire le prix des denrées et de favoriser leur qualité.

Enfin, le gaspillage alimentaire engendre d’énormes pertes financières. En France, selon l’ADEME, le coût du gaspillage des denrées du champs à la poubelle représenterait 16 milliards d’euros annuels, soit 240 € par an et par personne.

Certes la distribution ne représente que 14 % de ces pertes écologiques, sociales et économiques, mais il n’en reste pas moins que des solutions et des mesures doivent être adoptées afin de changer la donne.

*d’après la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture)

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Photo : Nous Anti-Gaspi

Lutter contre le gaspillage alimentaire, de la gestion des invendus aux dons aux plus démunis

La loi Garot du 11 février 2016 qui vise à lutter contre le gaspillage alimentaire souhaite impliquer et responsabiliser l’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire. Elle hiérarchise les actions de lutte contre le gaspillage alimentaire dans l’ordre suivant :

 1. La prévention du gaspillage alimentaire,

2. L’utilisation des invendus propres à la consommation humaine, par le don ou la transformation,

3. La valorisation destinée à l’alimentation animale,

4. L’utilisation à des fins de compost pour l’agriculture et la valorisation énergétique, notamment par méthanisation.

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Photo : Nous Anti-Gaspi
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Photo : Nous Anti-Gaspi

Nous n’allons pas présenter toutes les solutions et les acteurs œuvrant pour lutter contre le gaspillage alimentaire, car il en existe de nombreux qui se sont attaqués à cette question sur les différents pans présentés dans la hiérarchie ci-dessus. Des acteurs qui préviennent comme l’ADEME, FNE ou l’association Zero Waste France et qui sensibilisent et accompagnent au changement des pratiques, des associations qui récupèrent les invendus comme les Restos du Cœur, ou encore des organisations qui récupèrent et valorisent les déchets alimentaires comme Les Alchimistes.

Sur le sujet de la distribution, l’ADEME a édité un guide que vous pouvez retrouver ici qui vise à accompagner les GMS (grande et moyenne surface) dans la lutte du gaspillage alimentaire. Il s’agit d’un ensemble de bonnes pratiques qui sont issues de « l’étude de réduction des impacts des déchets et du gaspillage alimentaire dans la grande et moyenne distribution en Hauts-de-France ».

Prévenir plutôt que guérir, l’adage dit vrai. La prévention du gaspillage alimentaire reste selon nous une des clés fondamentales pour lutter contre ce désastre.

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Illustration : ADEME

Nous Anti-Gaspi, supermarché luttant contre le gaspillage alimentaire

Entretien avec Charles Lottmann, cofondateur du projet.

Peux-tu nous parler de la genèse du projet ?

Le projet est né de la volonté de soutenir les producteurs et les fabricants. Il est donc d’abord tourné vers eux, plutôt que vers le consommateur. L’enjeu est principalement écologique. L’idée est de leur proposer une solution concrète pour réduire le gaspillage.

Après avoir travaillé aux côtés de Nicolas Chabanne pour le projet « Gueules Cassées », j’ai été amené à rencontrer des centaines de producteurs et fabricants alimentaires en France, tout type de produits confondus. Ces échanges m’ont permis de constater que, quel que soit le type de produits, les producteurs et les fabricants pouvaient être amenés à détruire des produits parfaitement consommables parce qu’ils n’étaient pas conformes au cahier des charges de la grande distribution. Il y a des volumes importants de gaspillage de produits parfaitement consommables, « Nous anti gaspi » s’est donc proposé de mettre en place une solution qui permette à ces producteurs et ces fabricants de valoriser ces produits plutôt que de les détruire.

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Charles Lottmann à gauche et Vincent Justin à droite Photo : Nous Anti-Gaspi

Lors de cette création, est-ce que vous vous êtes inspirés d’autres modèles qui existent ?

Le projet qu’on a lancé de magasin anti-gaspi découle finalement du travail que je faisais avec Nicolas Chabanne sur la marque de « Gueules Cassées ». En échangeant avec les producteurs, je me suis aperçu que les défauts que pouvaient avoir les produits dépassaient largement le cadre esthétique. Cela peut être des problématiques de contrat-date qui ne sont pas respectées, de poids, des erreurs d’emballage… L’idée était donc d’aller plus loin que la marque « Gueules Cassées » en créant des magasins dédiés à ces produits.

Peux-tu nous expliquer comment fonctionne le supermarché ?

Aujourd’hui, on a plusieurs magasins anti-gaspi et l’idée est d’en développer une dizaine en France sur les prochains mois. Le fonctionnement est simple. Un gros travail est effectué par nos responsables « partenariat fournisseur » qui consiste à aller se faire connaître des producteurs, des fabricants afin de leur présenter cette solution qui consiste à leur racheter leurs produits invendus. À ce sujet, je parle autant du petit maraîcher que du gros groupe agroalimentaire. Une fois qu’un lien est établi, lorsqu’ils ont des invendus, ils nous sollicitent, nous présentent les produits qu’ils ne peuvent pas vendre chez leur distributeur habituel. C’est là, que nous leur rachetons ces denrées si nous estimons que nous en avons le besoin pour l’offre de nos magasins.

Outre la vocation à lutter contre le gaspillage alimentaire, est-ce que vous souhaitez réduire les déchets (plastique, suremballage, etc.) ?

Déjà, nous avons des rayons vrac dans le magasin. Selon nous, cela contribue aussi à réduire le gaspillage et plus largement à développer un mode de consommation plus vertueux. Cela permet de mettre des produits en vente en réduisant le volume d’emballage. On met par exemple en vente des produits qui sont fabriqués dans une logique d’économie circulaire et qui sorte de notre offre alimentaire. C’est le cas au niveau des caisses avec des sacs qui sont fabriqués à partir de chute de tissus. D’une façon générale, au-delà de nos produits alimentaires, on a vraiment vocation à sensibiliser les consommateurs et à les amener vers un mode de consommation qui est globalement plus durable.

Et donc, quelles sont-elles vos actions de sensibilisation ?

On a plusieurs moyens. On a beaucoup d’éléments informatifs au sein du magasin qui prennent la forme d’affichettes, de fiches recettes anti-gaspi. On fait des événements une par mois dans chaque magasin autour de ces questions (dégustation avec les producteurs, temps d’échange avec l’équipe du magasin, etc.). Et puis, on a aussi une page Facebook par magasin sur laquelle on relaye de contenu de sensibilisation lié à la réduction du gaspillage.

Qui sont les personnes qui consomme chez « Nous, antigaspi ? »

Quand on regarde les deux magasins que nous avons ouverts près de Rennes et de Saint-Malo, on constate que la clientèle est très diversifiée.  Des jeunes, des parents, des retraités, des personnes qui vivent seules, des familles nombreuses, des personnes aux revenus modestes, d’autres qui ont un pouvoir d’achat plus important. Les motivations sont finalement aussi variables. Certaines sont directement liées à la volonté de consommer autrement, d’autres sont plus militantes. Mais, les principales sont motivées par les prix volontairement réduits.

Qui sont les producteurs et fabricants avec lesquels vous travaillez ?

Notre enjeu premier est la réduction du gaspillage. Évidemment, adopter un mode de consommation plus durable va passer par réduire ce gaspillage, mais il y a énormément d’autres enjeux. Nous, notre combat principal aujourd’hui, c’est la réduction du gaspillage et on souhaite le proposer au plus grand nombre de producteurs. On travaille avec tout type de fournisseurs. Ça va du maraîcher local au groupe industriel agroalimentaire qui a aussi des produits non conformes. Mais en fait, tous les acteurs de la chaîne agroalimentaire en amont des distributeurs connaissent des problématiques de gaspillage de produits parfaitement consommables. Les petits producteurs, les industriels, mais aussi les grossistes et les transporteurs.

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Photo : Nous Anti-Gaspi

N’y a-t-il pas un risque en vous étendant de vous-même créer du gaspillage alimentaire ?

On a évidemment des invendus. Mais, on tente de mettre en place des solutions. Tous les jours, une association peut passer à la demande du directeur du magasin pour récupérer les invendus et les distribués à des personnes dans le besoin. On fait un contrôle des dates tous les jours et tous les produits qui périment le jour même ou le lendemain sont mis de côté et donner dans la journée.

Selon toi, votre modèle doit-il essaimer et pourquoi ?

On ne sera jamais un réseau de distribution comme Leclerc, Carrefour, car le gisement de produits sur lequel on travaille est forcément limité et heureusement. Mais on a quand même envie d’ouvrir une vingtaine de magasins dans l’Ouest de la France. Déjà parce que certains industriels ont des quantités assez importantes d’invendus. Il faut donc plusieurs magasins pour racheter ces produits et éviter qu’ils soient gaspillés en leur donnant une seconde chance. Et puis, un certain nombre de fournisseurs avec lesquels nous travaillons ont une approche très locale.  Ces problématiques pour les maraîchers se retrouvent donc un peu partout en France. Si on veut proposer à ces acteurs, une solution adaptée à leur taille, il faut ouvrir des magasins près d’eux.

Est-ce que vous réfléchissez au-delà de l’offre à rendre éthique d’autres pans de votre projet ? La gouvernance, le management, etc. ?

Notre société est jeune. Nous n’avons pas encore l’agrément ESUS, mais nous l’avons déjà prévu dans nos statuts et dans notre gouvernance, les éléments liés à son obtention. On essaye d’avoir une gouvernance qui engage les salariés, aussi bien les directeurs que les équipiers.

Par ailleurs, au niveau des aménagements des magasins, on a essayé dans la mesure du possible de s’équiper avec du mobilier cohérent avec le concept. Un certain nombre d’équipements fabriqués en France, à partir de cartons recyclés. C’est le cas par exemple de nos meubles de caisse, nos présentoirs construits par les équipes du magasin, etc. On essaye au maximum de fonctionner dans une logique de réemploi.  

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Photo : Morgane Bouterre

Charles nous invite à nous questionner sur les fautes partagées de chacun ; producteur, distributeur et consommateur. En rédigeant de stricts cahiers des charges et en poussant les producteurs et fabricants à « soi-disant » répondre aux exigences de consommation standardisée des consommateurs, la grande distribution se décharge souvent de toute responsabilité. En effet, il est bon de se demander si c’est bien le consommateur qui est à la recherche de tels produits ou si c’est au contraire, par souci de rentabilité, que la grande distribution pratique ces contraintes ?

Selon nous, il s’agit du même récit que celui du Vice-Président du groupe Coca-Cola interviewé par la journaliste Elise Lucet à l’occasion d’un numéro du magazine Cash Investigation « Plastique, la grande intox » diffusé le mardi 11 septembre 2018 sur France 2. Monsieur Michael Goltzman soutient à la journaliste que ce sont bel et bien les consommateurs qui ont poussé la marque à faire le choix des bouteilles en plastique au détriment des historiques bouteilles en verre, On peut voir là, la contradiction d’une multinationale qui a largement imposé ce choix par souci de rentabilité et qui a pourtant le culot de prétendre sensibiliser le consommateur à ne pas jeter ses bouteilles dans la nature. L’art et la manière de se décharger de toutes responsabilités liées à pollution plastique générée.

Il n’y a pas qu’un seul fautif, nous l’accordons. Nous sommes tous responsables du gaspillage alimentaire ! À nous donc de prendre des mesures afin d’enrayer pour de bon ce problème. Changeons notre rapport à la nourriture en la considérant comme un bien précieux. Préférons à l’apparence et à l’emballage, le goût et la qualité. Achetons des produits de saison, locaux, issus d’une agriculture durable. Nous sommes tous mangeurs, nous devons tous faire des choix. La solution contre le gaspillage alimentaire ne serait-elle pas de redonner du sens en ce que nous mangeons ? Un sens en cohérence avec le respect du vivant et de la planète ?

 « Nos choix de tous les jours façonnent le monde… C’est dans nos assiettes que se trouve l’une des plus grandes chances de vivre selon nos valeurs ou de les trahir ». Jonathan Safran-Foer, auteur de « Faut-il manger les animaux ? »