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Paris. 18e arrondissement. Lorsque l’on sort du métro porte de Clignancourt, qui pourrait deviner ce que renferme ce bâtiment gris aux larges baies vitrées ? Au-dessus du porche, une enseigne inscrite en lettres capitales jaunes. En ouvrant la porte, rien ne laisse à priori imaginer ce qu’est ce lieu. Pourtant, en quelques années, La Recyclerie est devenue un espace hybride emblématique de la ville de Paris. Un tiers-lieu de sensibilisation aux valeurs éco-responsables.

Ornano, l’âme d’une vieille gare du XIXe siècle

La Recyclerie a gardé l’esprit de la halle de gare avec sa hauteur sous plafond, son parquet rustique, et ses grandes baies vitrées donnant sur les rails. En forme de pont, à cheval sur les voies de train, son architecture est tout à fait typique des gares parisiennes de cette époque, construite le long de la ligne de la Petite Ceinture Rive Droite. Ici, il y a encore 50 ans, transitaient de nombreuses marchandises chaque jour. Ouverte aux voyageurs en 1869, la gare du boulevard Ornano eut son heure de gloire dans les années 1900 jusqu’à sa fermeture au trafic voyageur en 1934.

Au fil du temps, ce lieu a traversé plusieurs vies. De la brasserie en passant par boutique-bazar à la banque ou encore l’espace de stockage. Jusqu’à ce qu’un projet complètement atypique finisse par s’emparer de ses murs pour créer une toute nouvelle histoire.

Et cette nouvelle histoire, c’est la société Sinny & Ooko qui s’est proposée de l’écrire. Issue du monde du spectacle vivant, elle se donne pour mission de « redonner vie à des lieux atypiques, insolites et de leur apporter une lumière nouvelle en rassemblant les cultures, les âges, les intérêts autour de pratiques aussi simples qu’imprévus ».

Faire de ce lieu un laboratoire d’expérimentation dans lequel toutes les parties prenantes – entrepreneurs, citoyens, associations – se rencontrent, fait donc partie de l’essence même de La Recyclerie.

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Photo : Mathilde Bouterre

Un positionnement qui pourrait paraître totalement conceptuel au premier regard, mais qui a le mérite de prendre tout son sens lorsque l’on s’immerge dans une de leur création, telle que celle de La Recyclerie.

Ce projet a donc été pensé dès 2012 avec la volonté de créer un lieu dédié à la sensibilisation autour des enjeux de la transition écologique. Ce n’est que dans un second temps qu’une opportunité s’est présentée à l’équipe de projet pour réinvestir la gare Ornano. D’ailleurs, si La Recyclerie conserve si bien les traits de l’ancienne gare, c’est bien parce que Sinny & Ooko a d’emblée souhaité s’inspirer des particularités de ce quartier populaire, tout près des puces de Saint-Ouen, avec ses commerces, ses ateliers, et son atmosphère particulière.

Ainsi, depuis juin 2014, l’ancienne halle et les quais sont occupés par La Recyclerie, un établissement hybride que l’on peut désigner comme étant un tiers-lieu.

Une histoire, un lieu pour sensibiliser

Ni la maison, ni le travail, les tiers-lieux symbolisent un troisième lieu de destination qui favorise rencontres et partages autour d’une communauté et d’activités diverses. Si vous souhaitez en savoir plus à ce sujet, nous vous renvoyant à un article que nous avions consacré à la question des tiers-lieux agricoles.

Au premier regard, ce qu’on a peu de mal à identifier en pénétrant dans La Recyclerie, c’est le café-restaurant. Une immense salle au décor ancien et vintage se dresse derrière le comptoir ouvert. A l’étage, une mezzanine surplombe le tout laissant imaginer la hauteur du bâtiment et ses magnifiques armatures en fonte. Souhaitant proposer une alimentation saine, durable et locale, le restaurant porte l’ensemble du projet associatif de La Recyclerie. C’est là que Sinny & Ooko fait preuve d’ingéniosité dans son approche puisque les recettes du restaurant permettent de financer toutes les activités annexes, elles, totalement gratuites.

Toutes ancrées autour de la sensibilisation aux valeurs de l’écologie et de notre responsabilité dans son maintien, ces activités prennent plusieurs formes et sont entièrement gérées collectivement par Les Amis Recycleurs, une association de près de 400 adhérents.

De l’atelier de réparation ouvert aux habitants du quartier, à la ferme urbaine en passant par une programmation éco-culturelle, l’association et ses quelque 30 salariés proposent de sensibiliser le public de manière interactive, ludique et festive.

« La philosophie du projet est de penser que chacun, à sa petite mesure, a la capacité d’agir, de changer ses habitudes pour initier un changement souhaitable. Nous sommes très sensibles à la notion de consom’acteur ou encore à l’image du « colibri » de Pierre Rabhi. Nous ne voulons certainement pas proposer de contenu défaitiste ou donneur de leçon, simplement car nous sommes convaincus que le changement ne peut se construire en véhiculant ce genre de messages. La Recyclerie, c’est ni plus ni moins qu’un écrin dans lequel on donne à voir des alternatives, des initiatives, des expérimentations. On provoque les rencontres et les échanges pour initier le changement. » Marion Bocahut, cheffe de projet éco-culturelle à La Recyclerie.

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Photo : Mathilde Bouterre

Tendre vers l’autonomie en plein Paris ? Expérimenter pour inspirer

Pour sensibiliser aux questions de transition écologique, La Recyclerie passe par l’expérimentation. La ferme urbaine installée sur les anciens quais de la gare est certainement l’espace qui exploite le plus cette démarche. Pour redonner vie au couloir de biodiversité que représentait la Petite Ceinture ferroviaire, ce corridor de faunes et de flores sauvages s’inspire en grande partie des pratiques d’agriculture urbaine. Sur ses quelque 1000 m² de superficie, la ferme produit fruits et légumes, accueille un poulailler, une serre, une forêt comestible, un lombricomposteur, un hôtel à insecte aussi et cherche à montrer que jardiner de manière écologique en ville est possible.  Un bassin d’aquaponie, une prairie de mellifères et un rucher complètent ces différents espaces et permettent de se faire une idée exhaustive des différents systèmes d’agriculture urbaine.

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Photo : Mathilde Bouterre
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Photo : Mathilde Bouterre

« La ferme n’a aucunement la vocation d’alimenter le restaurant en approvisionnement même si symboliquement toute sa production lui est consacrée. En revanche, elle permet d’apporter un contenu pédagogique aux visiteurs en matière de techniques, de pratiques et de mises en pratique. Régulièrement, des chantiers participatifs sont programmés pour former les publics. » explique Marion, cheffe de projet éco-culturelle.

La sensibilisation se distille également au travers de la gestion des déchets. À La Recyclerie, le compostage d’une partie des biodéchets du restaurant est pratiqué. Les poules se nourrissent d’une autre partie et le reste est valorisé par Les Alchimistes, une société de valorisation des biodéchets. En invitant les clients du restaurant à séparer leurs déchets de repas dans divers bacs et en exposant les composteurs, La Recyclerie cherche à montrer que de tels gestes sont simples à adopter.

Loin d’être autonome en énergie et en production alimentaire, La Recyclerie se positionne comme espace d’expérimentation à la résilience en milieu urbain.

Au travers de ce lieu et de ses quelques autres créations, l’équipe de Sinny & Ooko a donc l’intention de créer des modèles de référence de tiers-lieux éco-culturels, allant jusqu’à lancer une école des tiers-lieux pour former les nombreux porteurs de projet. À raison de 40 heures de formation, l’école partage expériences et bonnes pratiques nécessaires pour créer et gérer un tiers-lieu pour une somme de 2 000 €. Une philosophie qui peut sembler aller à l’encontre du principe de partage en Open Source et de la notion des COMMUNS initiés par les communautés à l’origine des tiers-lieux.

Des préjugés et des faits, une mixité sociale désirée et provoquée

Malgré un succès indéniable, entre 800 et 1000 évènements par an, 700 couverts le week-end, La Recyclerie a encore beaucoup de mal à se défaire de l’image d’un lieu exclusivement réservé à une élite. Pourtant sa politique clame dans le sens opposé et revendique la mixité sociale. C’est certain que ce n’est pas en passant une après-midi ici, que l’on peut effectivement juger de cette mixité.  Pourtant en ouvrant ses portes tôt le matin, le tiers-lieu accueille simultanément travailleurs et sans domicile fixe. Car oui, La Recyclerie reçoit tout le monde sans obligation de consommer, une particularité finalement rare pour un établissement de cette envergure.

Et c’est d’ailleurs ce qu’ambitionne La Recyclerie : mixer les publics à différents moments autour de différentes activités pour provoquer rencontres et échanges.

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Marion Bocahut - Photo : Mathilde Bouterre

« On a toutes sortes de public qui fréquente le lieu. Des étudiants, des travailleurs qui viennent déjeuner, des personnes sensibilisées aux thématiques que nous proposons. Beaucoup de familles les week-ends et puis même des bandes de jeunes, des touristes ou encore des personnes sans domicile fixe. En étant localisés dans un quartier populaire, nous accueillons parfois des personnes vivant dans une grande misère qui viennent utiliser les toilettes, boire de l’eau, prendre du pain, se mettre au chaud l’hiver pendant quelques heures… » raconte Marion.

Malgré sa politique d’ouverture, on ne peut pas affirmer qu’un lieu comme La Recyclerie attire indubitablement toutes sortes de public. C’est pourquoi un long travail d’insertion dans la vie du quartier, de rencontres et de présentations a été initié dès son origine. Par ailleurs, en invitant diverses associations à participer à la programmation, en ouvrant aux scolaires et en imaginant des évènements spécifiques, le tiers-lieu met tout en œuvre pour que son histoire parle au plus grand nombre.

« Nous ne nous décourageons pas de changer notre image, mais cela prend du temps. Nous sommes dans un quartier populaire, et il n’en reste pas moins que certaines personnes s’interdisent de rentrer, tout simplement, car ce lieu ne répond pas à leur code. Nous essayons sans relâche d’ouvrir au maximum et notamment grâce à l’évènementiel hors les murs et aux évènements spéciaux comme la troc party, la bourse aux vélos, ou la vente Emmaüs. D’ailleurs, ça marche, car ce sont des opérations qui font se croiser des publics très variés. »

En soulevant des problématiques liées à la transition écologique et solidaire et en proposant une programmation complètement gratuite, La Recyclerie souhaite véritablement faire de l’écologie une affaire de tous. Qu’elle soit critiquée pour son modèle économique, pour son manque de résilience ou encore pour son public d’ « écolo bobo », elle n’en reste pas moins un espace hybride de création, de sensibilisation et de partage. En faisant de la question écologique son fer de lance, elle invite bel et bien son public à se questionner pour agir ! Une conscientisation par la pédagogie et le « faire » plus que nécessaire pour construire ensemble le monde de demain.

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