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Semence, graine, germe, spore… Il existe de nombreux mots pour définir le socle de notre alimentation. Que sont les semences ? Pourquoi sont-elles en danger ? Se pourrait-il que nous perdions définitivement ce patrimoine commun ?

Explorons cette thématique aux enjeux si cruciaux. Découvrons la magie du vivant. Alors que depuis le début du XXe siècle, 75% des variétés de semences ont déjà disparu selon la FAO, des paysans se battent pour préserver la diversité des semences face aux pratiques des grandes multinationales. Nous vous proposons un voyage. Un voyage au cœur de la production semencière pour remonter aux sources de notre agriculture.

Un commencement biologique : que sont les semences ?

La reproduction des plantes…

Nous ne pouvions aborder ce sujet sans parler de sciences naturelles. Il nous est tellement devenu facile aujourd’hui de consommer du végétal. Nous sommes beaucoup à avoir oublié comment se forment ces fruits et légumes que nous avalons tous les jours.

D’où vient cette tomate ? Comment pousse-t-elle ? Abordons quelques termes techniques… Nous cultivons des plantes que l’on nomme angiospermes (1), littéralement graine enclose. Ce sont un groupe de végétaux dont les ovules, puis les graines se développent à l’intérieur d’un ovaire différencié qui se transformera en fruit. Dans ce fruit se trouve des graines, issues de cette reproduction sexuée et ces graines redonneront à la fin, une nouvelle plante. Le cycle de la vie.

La vie de la plante se situe dans le bourgeon. Regardons de plus près… Dans ce bourgeon, nous allons trouver un méristème (2), un ensemble de cellules totipotentes (3) (capables de produire n’importe quel tissu ou organe). Au fil du temps, le méristème produit les organes de la fleur : les sépales (4), les pétales et les organes sexuels. Les sépales et pétales protègent les organes sexuels. La couleur de la fleur attire les insectes pollinisateurs, ce qui est indispensable à la reproduction sexuée. Chez la plante, il y a un organe mâle, le pollen et un organe femelle, le pistil. La fécondation des plantes est très proche de celle des mammifères (dont l’humain bien évidemment) mais elle est plus complexe car il s’agit d’une double fécondation.

Chez les plantes autogames (5) comme le blé ou le pois, le grain de pollen féconde l’ovule de la fleur dont il est issu ou l’ovule d’une fleur de la même plante. Il s’agit de l’autogamie directe et indirecte respectivement. Dans ce cas, la pollinisation est efficace, la production de graines est abondantes et les caractères génétiques vont être stables au fil des générations. Chez les plantes allogames (6) comme le maïs ou la betterave, le grain de pollen féconde l’ovule d’une fleur d’une autre plante. Il s’agit de l’allogamie qui favorise la diversité génétique dans la descendance contrairement à l’autogamie.

… pour produire des graines

Quelle est alors la différence entre graine et semence ? La réponse est subtile. La graine, issue de la double fécondation est apte à reproduire un nouvel individu. La semence, quant à elle, correspond à une graine, un fruit ou une autre partie végétale, adapté pour assurer la dissémination de l’espèce après semis ou enfouissement. Par exemple, le tubercule de radis tout comme la graine de courge sont des semences.   
Le développement de la graine s’effectue en trois étapes qui sont l’embryogenèse (7), une plante miniature se forme alors, le remplissage (maturation) qui permet à la graine d’acquérir toutes ses réserves nutritives et enfin, la dessiccation (8) qui engendre une perte d’eau et des modifications physiologiques. Durant ces phases, la graine acquiert des compétences : la capacité germinative, la tolérance à la dessiccation, la dormance (9) et la longévité des graines.  

Photo : Mathilde Bouterre

Comment produit-on des semences ?

C’est bien là tout l’enjeu de la préservation de la biodiversité végétale. La production des semences que l’on nomme aussi culture de porte-graines nécessite beaucoup de temps !

Prenons une laitue par exemple. Afin qu’elle produise de nouvelles semences, la laitue qui est une plante annuelle (10) et que nous consommons à l’état jeune, va monter en graines. Dans une première phase, elle va prendre la forme d’une rosette étalée plus ou moins compacte. C’est ce que l’on nomme “la pomme”. Vient alors le moment de grandir… La tige subit une élongation et se transforme petit à petit en fleurs. C’est le moment de récupérer les semences…

Ce cycle de montée en graine (croissance-floraison) est long. Puisqu’il faut plus de 50 jours de culture avant de pouvoir récolter le fruit de la laitue. Et il ne s’agit pas simplement de la laisser pousser à son entendement. La production de semences est un réel savoir-faire. L’objectif pour les semenciers est de produire des semences de qualité et d’obtenir des graines qui germent bien et qui soit de la bonne variété. Ainsi, comme il est expliqué plus haut, suivant le type d’espèces, notamment pour les plantes allogames, il va falloir faire attention à ce qu’elle ne se reproduisent pas avec une autre variété de plante. Un petit bourdon peut polliniser deux variétés différentes, créant ainsi des croisements.

Le semencier doit donc surveiller différents paramètres. Au champs, en prenant soin d’isoler les variétés. À la récolte, en vérifiant la maturité de la graine et enfin lors du stockage en veillant à ce que la graine soit à l’abris de l’humidité et à une température stable. Elle subira également un contrôle de germination.

Durant ce long et fastidieux travail, un acteur très important est à mettre en lumière. Il s’agit de l’agriculteur-multiplicateur. Qu’il soit éleveur, maraîcher, arboriculteur, son rôle est le même lorsqu’il s’agit de multiplier des semences. En lien formel avec le semencier et suivant un cahier des charges pointilleux, les agriculteurs-multiplicateurs vont avoir plusieurs tâches à réaliser : suivre la culture, réaliser une récolte échelonnée, pré-nettoyer les semences. Ces semences récoltées sont ensuite envoyées au semencier qui est en charge de vérifier leur qualité, de les trier, les stocker puis les commercialiser.

Photo : Mathilde Bouterre

Pour résumer, la production des semences se déroule en trois phases :

Une première phase de semis et floraison. Que ce soit en plein champ ou sous abri, les productions sont semées suivant les espèces à des dates différentes. Vient ensuite la floraison, une étape clé, durant laquelle toutes les conditions doivent être réunies pour assurer une bonne fécondation.

Une seconde phase de récolte. Lorsque la culture a atteint son stade de maturité, selon les espèces, on récolte mécaniquement ou manuellement. Chaque espèce a son moment de récolte spécifique dans l’année. Une fois que la semence est récoltée, elle sera ensuite séchée pour conserver toutes ses caractéristiques.  

La troisième et dernière phase est le tri pour conserver exclusivement les semences propres et de bonne qualité. On retire poussières, débris végétaux et autres éléments non désirables. Vient ensuite le calibrage qui permet de conserver les meilleures semences, celles qui auront le plus de chance de germer.

Un secteur très réglementé

La réglementation française en matière de semences est assez complexe. Mais essayons d’éclaircir cela.

Le Catalogue Officiel des espèces et variétés de plantes cultivés régit la production des semences. Pour qu’une variété y soit inscrite, elle doit satisfaire des conditions et passer avec succès des tests de qualité réalisés par un groupement d’intérêt public : le Groupe d’Etude et de contrôle des Variétés Et des Semences, le GEVES. Sans ce précieux sésame, sa mise sur le marché est interdite.

Illustration Mat La vie à croquer

Or les conditions d’inscription dans ce catalogue sont prévues pour favoriser les filières longues et industrielles et désavantagent les petits producteurs, les droits étant très élevés pour la plupart.

Les trois critères du catalogue sont les suivants :

  • Distinction : la variété doit se distinguer de celles déjà inscrites
  • Homogénéité : la variété est composée de plantes semblables pour les caractéristiques d’identification retenues
  • Stabilité : la variété reproduit les mêmes caractéristiques chaque fois que l’on utilise les semences mises sur le marché.

Ces critères favorisent ainsi la mécanisation de l’agriculture et rendent quasi impossible l’inscription des variétés paysannes qui sont souvent peu homogènes ou peu stables pour préserver leurs possibilités d’adaptation et d’évolution.

À ces critères s’ajoute la condition de “Valeur agronomique et technologique” ou VAT, c’est-à-dire que la semence doit garantir un rendement supérieur aux variétés déjà inscrites. Cette condition limite ainsi l’agriculture biologique sans intrants chimiques qui présente une VAT moins élevée. Pour ce qui est du coût, le montant de l’inscription s’élève à plus de 6 000€ pour une variété de céréale et le maintien au catalogue est de plus de 2 000€ pour les 10 premières années.

Ces critères ont été pensés pour répondre aux pratiques de l’agriculture conventionnelle (mécanisation lourde, intrants chimiques, monoculture, etc.).

Après la Seconde Guerre Mondiale, les variétés paysannes jugées trop hétérogènes et à faibles rendements ont été progressivement évincées du catalogue et remplacées par des « variétés élites » (lignées pures, hybrides F1).

L’ensemble de ces critères rend donc impossible l’inscription des variétés paysannes, les empêchant d’être commercialisées, ce qui a provoqué au fil du temps, une importante érosion des variétés anciennes, et par voie de conséquence, un appauvrissement dramatique de la biodiversité cultivée.

Au cœur d’une ferme semencière, découverte de la Ferme de Sainte-Marthe

Arnaud Darsonval, directeur associé de la ferme de Sainte-Marthe et docteur en agronomie nous ouvre les portes de cette exploitation qui se bat depuis 45 ans pour préserver la biodiversité et le patrimoine des semences.

Arnaud Darsonval et Dominique Velé
Photo : Ferme de Sainte-Marthe

Une histoire, des histoires

La ferme de Saint-Marthe c’est d’abord l’histoire de son fondateur Philippe Desbrosses, agriculteur, scientifique et écrivain français reconnu comme l’un des pionniers de l’agriculture biologique en Europe. Implantée en premier lieu en Loir-et-Cher, à Millançay dans le département de la Sologne, la ferme était d’abord une exploitation maraîchère qui évolua peu à peu vers la production de semences potagères de variétés anciennes.

C’est aussi une histoire de doutes et de remises en question. Comment allier production et distribution des semences ? Comment sensibiliser le public aux enjeux qu’elles représentent ? De nouveaux arrivants, qu’ils soient horticulteurs, agronomes ou bien entrepreneurs donnent une nouvelle trajectoire à la ferme sans y perdre la philosophie initiée par son fondateur : préserver la diversité. En 2006, elle déménage donc en Anjou, à Brain-sur-l’Authion et consacre ses activités à la production de semences et à la commercialisation. L’exploitation en Sologne, toujours existante, accueille des formations organisées par Philippe Desbrosses, entre autres.

La ferme de Sainte-Marthe c’est enfin une histoire d’engagement pour la conservation du vivant. Conserver le vivant pour ne pas qu’il s’effrite et se perde. Conserver la graine, en la maintenant, en produisant, en multipliant, en conservant et en diffusant. À Sainte-Marthe, le goût de la diversité et de la BIOdiversité est au centre de la production. En 10 ans, la ferme est passée de la diffusion de 300 à plus de 1100 variétés et poursuit ses efforts.

Cette histoire continue de s’écrire chaque jour, ces conteurs raconte le récit de semences libres, attachés à un savoir-faire séculaire et artisanal.

Une production en faveur de la biodiversité

Photo : Ferme de Sainte-Marthe

À la ferme de Sainte-Marthe ne sont produites que des semences biologiques sur différents sites afin d’assurer cette diversité tant recherchée. Car produire des semences demande du temps et beaucoup de savoir-faire. Sainte-Marthe s’attache à la qualité.

Thierry, semencier à la ferme, est en charge des 2 hectares en extérieur et 4000 m2 de tunnels froids nécessaires pour éviter les pollinisation non désirée.

Ainsi, ce sont plus de 100 variétés qui sont produites chaque année sur le sol de la ferme. Des variétés peu intéressantes pour les industriels car elles nécessitent du temps et sont onéreuses. Pour autant, elles restent indispensables à l’activité qui veut préserver ce patrimoine vivant.

Un réseau d’agriculteurs-multiplicateurs répartis dans un rayon de 200 km autour de la ferme produit 40 à 50% des graines biologiques distribuées. Sans ces portes-graines, la production de ces variétés anciennes ne seraient pas assurée. Leur savoir-faire est essentiel tout comme le sont les caractéristiques du climat et de leur terrain pour la production spécifique de certaines variétés.

Le tri des graines récoltées se fait ensuite à la ferme. Ensachées et conditionnées pour la vente, les graines sont systématiquement testées par un laboratoire spécialisé dans l’analyse des semences, le LABOSEM.

L’agriculture biologique choisie comme modèle garantit un mode de production respectueux de l’environnement. Les semences présentent de nombreux avantages, en termes de faculté germinative, de résistance aux parasites et maladies et de qualité gustative et nutritionnelle souvent oubliées par l’agriculture industrielle.

« Les citoyens doivent se rendre compte de ce qu’ils ont entre leurs mains. Une graine est difficile à produire, c’est un patrimoine à préserver. » Arnaud Darsonval



Produire c’est donc aussi vendre. La ferme possède une clientèle variée allant de chef.fe étoilé.es, au jardinier.es amateur-rices ou encore aux maraîcher.es. Produisant des variétés en fonction des goûts et des couleurs, tout le monde y trouve de l’intérêt quel qu’il soit.

Mise en réseau et respect de la réglementation

Le troisième tiers de production de graines de la ferme de Sainte-Marthe provient de confrères comme le Biau Germe ou Germinance, des semenciers producteurs et distributeurs de semences potagères. Une collaboration qui permet aussi d’adapter les semences aux territoires et au climat.

Cette coopération est primordiale pour la ferme, car les semenciers “artisanaux” manquent cruellement sur le territoire.

Même si au fond, la ferme aimerait davantage de liberté quant à la production des semences, pour eux le respect de la réglementation est tout de même important. Ils préfèrent discuter autour de la table avec les acteurs du GNIS pour justement décloisonner tout cela, même si c’est loin d’être facile !

« Appelons un chat, un chat. Il est important que chaque variété soit bien nommée, qu’il n’y est pas de mélange »

Vers un avenir ombrageux

L’enjeu de préservation des semences et de leur qualité est de taille. Arnaud confie sa crainte de voir ce patrimoine vivant disparaître.

La ferme de Sainte-Marthe se veut semeuse de graines, qu’elles soient physiques ou conceptuelles,  pour éveiller les consciences de chacun.e et insuffler d’autre volonté autour de leur préservation. La volonté de se réapproprier ce patrimoine vivant, socle de la vie et de nos vies. Sans elles, notre survie est véritablement compromise. Prenons-en conscience.

« Les semences sont la mémoire de la nature. Elles constituent le patrimoine commun de l’humanité et l’un des biens les plus précieux, indispensable à la survie des espèces. »

Illustration : Mat la vie à croquer

Glossaire:

(1) Angiosperme : Plante à graines dont l’ovule, fécondé par l’intermédiaire d’un tube pollinique, se transforme en un fruit clos. (Les angiospermes portent généralement des fleurs typiques.

(2) Méristème : Chez les plantes terrestres, un méristème est un tissu cellulaire spécialisé dans la croissance. Les cellules méristématiques indifférenciées se divisent (mitoses) puis se différencient en acquérant une structure et une fonction. On distingue habituellement les méristèmes primaires qui assurent la croissance de la plante en longueur au niveau de la tige, des feuilles et des racines, et les méristèmes secondaires, responsables de la croissance en épaisseur de certains organes (dits à croissance secondaire) chez certaines plantes (le tronc des arbres par exemple). Chez les végétaux, les méristèmes permettent une croissance infinie.

(3) Cellules totipotentes : La totipotence est, en biologie, la propriété d’une cellule de se différencier en n’importe quelle cellule spécialisée et de se structurer en formant un être vivant multicellulaire

(4) Sépales : Les sépales correspondent à l’ensemble des structures foliacées observées à la base de la corolle, sous les pétales. Ils sont généralement de couleur verte. L’ensemble des sépales forment le calice de la fleur.

(5) Plantes autogames : Fleur dont le pistil se féconde par son propre pollen.

(6) Plantes allogames : Fleur dont le pistil est fécondé par le pollen d’une autre espèce ou variété.

(7) Embryogenèse : L’embryogenèse correspond au développement de l’individu depuis le stade zygote (après la fécondation) jusqu’à sa naissance ou éclosion, chez les animaux, ou jusqu’à la germination, pour les végétaux.

(8) Dessiccation : Elimination de l’humidité d’un corps, synonyme de déshydratation

(9) Dormance : Période de repos d’un organisme végétal.

(10) Plante annuelle : Une plante annuelle complète son cycle végétatif en une seule année, sur une durée maximum de 12 mois. La germination depuis une graine, puis la croissance jusqu’à l’obtention de fleurs, et enfin le dépérissement avec la production de semences se fait en une année ou une saison.

Sources :

En voir plus :

—— Food & Com, agence gourmande et engagée  ——