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Des origines du labour aux alternatives de non-travail des sols

Remettre en question des millénaires de pratiques agricoles n’est pas aisé. Sauf que l’urgence d’un changement n’a jamais été aussi présente. Les sols représentent une des ressources indispensables pour la subsistance de l’humanité. Sans eux, nous n’avons aucun moyen de produire notre nourriture. Malgré cette évidence, l’agriculture, telle que nous l’avons conceptualisé, détruit davantage les sols qu’elle ne nous nourrit. Alors comment entrevoir ce changement ? Quelles sont les alternatives possibles ? Commençons par un saut dans l’histoire à la découverte de cette fascinante histoire du labour.

Aux origines du labour

Il y a plus de 2000 ans, la houe fait son apparition en Mésopotamie. Constituée d’un soc en acier forgé et d’un manche en bois, elle permet d’ouvrir le sol pour créer des sillons de culture. Cet instrument  a adopté au cours du temps des formes différentes, s’adaptant aux diversités des territoires agricoles à travers le monde. Outillé, l’Homme, jusqu’alors cueilleur-chasseur, devient définitivement agriculteur.

« Dès qu’ils ont adopté l’agriculture, il y a environ 10 000 ans, les hommes ont utilisé des méthodes fondées sur le semis direct ou sur le labour. En effet, parmi les premiers cultivateurs du Néolithique, certains creusaient des trous dans le sol avec un bâton, y jetaient des graines et les recouvraient avec de la terre. D’autres grattaient le sol avec un bâton pour placer des graines sous la surface » peut-on lire dans un article paru dans le magazine Pour la science.fr.

L’araire, inventé également en Mésopotamie autour IVe millénaire av. J.-C, est le premier instrument de labour tracté par un animal. À cette époque, ce sont des aurochs, bœufs sauvages domestiqués, qui tractent grâce à l’invention du joug – pièce de bois attachée au niveau des cornes de l’animal.

L’araire et la houe traversent des siècles et s’implantent à travers toute l’Europe, jusqu’à l’invention de la charrue au XIIe siècle. Cet outil, tracté également par l’animal, permet un labour asymétrique plus profond.

C’est une révolution, car cet engin permet à la fois le retournement de la terre grâce à son versoir, mais aussi la création d’un sillon pour ensemencer. La méthode est simple et s’utilise dans le monde agricole à travers le monde : retourner le sol avant de planter, enterrer les résidus des récoltes précédentes, les engrais d’origine animale et les mauvaises herbes.

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Wikimédia

À la fin du XVIIIe siècle, la population s’accroît, un exode rural se produit, et les besoins alimentaires augmentent, obligeant les paysans à perfectionner le système de la charrue.

De nouveaux mécanismes sont expérimentés, créant une véritable industrie de la charrue en France, mais aussi en Europe. Forgerons, charrons et paysans collaborent pour améliorer la fabrication des pièces de métal. Avec la première Révolution Industrielle, la traction animale est remplacée par la traction mécanique. La première machine à vapeur conçue pour tracter une charrue est inventée en Angleterre en 1834 et apparaît en France en 1862. Lourdes et surtout peu maniables, elle est remplacée au sortir des deux guerres mondiales par les engins à chenille. Engins inventés pour l’industrie de guerre qui seront recyclés à merveille dans l’agriculture.

Le poids augmentant, la pratique se modernise également pour faire gagner du temps aux agriculteurs, pour systématiser, pour planifier et pour rationaliser les pratiques agricoles. Car là sont bien les principales motivations de cette puissante mécanisation !

Une pratique délétère ?

Cette pratique ancestrale est remise en question par l’avènement d’une pensée écologique dans le monde agricole. En s’alourdissant, en retournant la terre de plus en plus profondément, le labour participe grandement à la détérioration des sols arables. Déjà, sa pratique réduit l’absorption des eaux de pluie. Selon le Cemagref, les sols labourés ne retiennent que 10 à 60 millimètres d’eau alors que les prairies en retiennent de 40 à 100 millimètres, et une forêt de 50 à 300 millimètres. Et ce n’est pas tout, le labour participe à l’érosion des sols, en modifiant ses structures et sa composition et l’appauvrit de sa vie organique.  C’est souvent à la suite de catastrophes naturelles que le constat se révèle comme ce fût le cas dans les années 1930 aux États-Unis et au Canada.

« Le premier coup de semonce eut lieu dans les années 1930, à l’occasion du Dust Bowl (le « désert de poussière »). Il s’agit d’un épisode de sécheresse et d’une série de tempêtes de poussière qui dévastèrent la région des grandes plaines aux États-Unis et au Canada. Ces tempêtes détruisirent les récoltes, emportèrent la couche arable des champs et laissèrent cultures, fermes et matériel dans un état de désolation. Plusieurs millions de personnes furent obligées de migrer, notamment vers la Californie. John Steinbeck décrit cette période dans Les Raisins de la colère. Le labour fut incriminé, car il aurait entraîné une érosion très importante » Pour la science.fr.

On ne compte désormais plus le nombre d’inondations qui sévissent en France chaque année à la suite d’orages diluviens. Ce constat est directement lié à la problématique du labour qui entraîne le ruissellement des sédiments mais aussi des engrais et des pesticides vers les rivières, les lacs, les océans, etc.. Malheureusement, cette triste réalité ne devrait pas aller en s’améliorant dans les années à venir. Les deux derniers rapports du GIEC prévoient, en effet, une recrudescence des sécheresses et des crues, une diminution de l’écoulement des grands fleuves ainsi qu’une progression de la désertification.

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Jackmac34, pixabay.com

La voie du semi-direct sous couvert

Vous l’aurez compris, il est difficile de s’affranchir de cette conceptualisation qui a traversé les âges de l’humanité et qui repose maintenant sur les ressources pétrolières. Pour parvenir à régénérer nos sols de leur fertilité, à préserver leur biodiversité et à garantir la souveraineté alimentaire d’une humanité grandissante, ce sont les fondements mêmes de l’agriculture qui sont à revoir.

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Photo : Mathilde Bouterre
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Photo : Mathilde Bouterre

Selon l’Inra, se passer du labour est possible à condition de savoir remplacer ses différentes fonctions : enfouissement et mélange de la matière organique provenant des résidus de la culture précédente, enfouissement et mélange des matières fertilisantes et amendement, aération et restructuration du sol, facilitant la création d’un lit de semences favorable et permettant le bon enracinement des cultures  et la circulation de l’eau et de l’air, gestion des mauvaises herbes et gestion des maladies cryptogamiques. Ainsi, la technique de semis direct sous-couvert fait figure d’alternative intéressante.

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Photo : Mathilde Bouterre

Elle se définit par une absence totale du travail du sol (ni retournement, ni décompactage, ni préparation du lit de semence). On implante une culture directement dans un couvert végétal. Ce couvert (qui peut être un mélange de différentes plantes) peut, soit être détruit laissant sa biomasse à la surface du sol, soit conservé vivant.

L’agriculteur utilise donc un semoir équipé de disques ou de dents capables de positionner la graine au contact du sol en découpant la végétation.

En plus d’augmenter l’activité biologique des sols, cette technique permet de stabiliser et d’améliorer leur structure, de diminuer la présence des mauvaises herbes et de stocker du carbone directement dans les sols. Finalement, c’est aussi un moyen de lutter contre le réchauffement climatique comme le suggère cette étude publiée en avril 2018 dans la revue Environmental research letter.

Malgré tout, cette pratique n’est pas simple à mettre en œuvre du fait de la technicité qu’elle requiert. Selon certaines études, les rendements seraient légèrement inférieurs aux techniques de labour conventionnelles : « cela s’explique par un retard dans le développement de la culture du fait d’un sol plus froid en raison de la présence de végétation à sa surface. De plus, certaines cultures comme l’orge d’hiver ou le colza ne sont pas adaptées à cette technique, car elles subissent des pertes importantes à la levée en raison d’un développement souvent accentué de ravageurs comme les limaces. Pour finir, la compétition pour l’eau et les nutriments qu’exerce le couvert sur la culture doit être prise en compte pour en limiter les effets. » explique le dictionnaire d’agroécologie.

Ainsi, on estime que plus de 40 % des sols agricoles sont dégradés à l’échelle mondiale. Un changement de paradigme est plus que jamais nécessaire. Cette nouvelle pensée de non-travail du sol reste, malgré tout en marge des pratiques agricoles conventionnelles, mais devrait s’imposer dans les années à venir si nous souhaitons garantir notre subsistance alimentaire.