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Immersion dans un supermarché coopératif, autogéré et solidaire

Face à une offre de distribution alimentaire foisonnante, qui valorise l’alimentation industrielle, les produits transformés, la publicité outrancière et le suremballage, l’intérêt pour une consommation responsable et locale est grandissant. Plaçant la qualité des produits alimentaires, l’accessibilité de l’offre, le juste prix, la coopération et l’autogestion au coeur de leur fonctionnement, les supermarchés coopératifs remettent en question le modèle dominant et créent des alternatives sérieuses. Immersion dans l’une d’entres-elles dans le 12e arrondissement de Paris.

Le renouveau des coopératives de consommation

On attribue la création de la première épicerie coopérative de consommation française à Michel Derrion, en juin 1835 à Lyon. Véritable pionnier, Michel Derrion appliquait les principes fondamentaux d’une coopérative de consommation. Principes d’engagement volontaire, d’autonomie de gestion, d’égalité des voix, de participation économique, d’éducation, d’intercoopération et de développement durable qui seront largement repris dans le cadre de l’Alliance coopérative internationale (ACI), confédération mondiale des mouvements coopératifs nationaux fondée en 1895.  Malgré la création de 6 autres projets à Lyon, les coopératives subissent de plein fouet le revers d’une grave crise économique et ferment rapidement.

Ces regroupements de consommateurs fondés sur les valeurs du mutualisme et de la coopération sont alors réapparus dans les années 70 à travers le monde. En France, on pouvait compter près de 6870 points de vente de cette forme, regroupés sous l’enseigne « Coop » à la fin des années 70. Malgré une présence incontestée, le modèle ne tient pas et de nombreuses coopératives font faillite dans les années 80. La pression concurrentielle exercée par l’essor des hypermarchés peut être citée comme facteur de ce déclin.

Si on évoque souvent le cas de La Louve comme exemple pionnier du renouveau français des coopératives de consommation, il est bien de rappeler que d’autres projets ont une histoire plus ancienne. C’est le cas de la Prairial à Lyon. Ouverte en 1971 avec une vision plutôt libertaire, il s’agit de la première coopérative de consommation bio française. Elle existe toujours sous la forme d’une SCOP renommée Prairial II. Comptant 5 salariés, le projet tente de tendre au maximum vers l’autogestion et propose essentiellement des produits issus de petites exploitations locales.

Malgré tout, on se doit de reconnaître à La Louve, le bénéfice d’avoir largement inspirée l’essor d’une dynamique nationale de création de supermarchés coopératifs. Imaginé dès 2010 par deux Américains vivant à Paris, le projet est entièrement calqué sur celui de la coopérative alimentaire de Park Slope ouverte en 1973 dans le quartier de Brooklyn, à New York. Cette coopérative historique dans le monde, comptait en 2016 près 16 000 adhérents

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Photo : Mathilde Bouterre

Les projets de coopératives de consommation alimentaire fleurissent depuis. Cependant, peut-on leur attribuer un unique modèle de référence ? Rien n’est moins sûr. Multiformes, ces projets expérimentent chaque jour une autre voie d’accès à la consommation alimentaire.

Coopérer plutôt que d’imposer

L’histoire de la 400 Coop commence comme beaucoup d’histoire de projet de coopérative, par la rencontre d’un collectif souhaitant reprendre le pouvoir de sa consommation.

Inspiré par le modèle de La Louve et par les initiatives mises en lumière dans le film « Demain » de Cyril Dion et Mélanie Laurent, le collectif pense d’abord lancer le projet dans le 12e arrondissement. L’association « Ami.e.s du Panier du 12e » est créée pour porter la mise en place du projet de supermarché. Nous sommes alors en 2016, mais il faudra près de 3 années pour que le projet se concrétise. C’est finalement dans le 11e arrondissement que le « Panier du 12e » prend ses quartiers suite à l’acquisition d’un local. Sauf que « Le Panier du 12e » n’a plus lieu d’être en ce nom. Le nom « Les 400 Coop » est rapidement trouvé et fait référence au nombre minimum de coopérateurs nécessaires à la viabilité économique du projet. L’association est conservée pour gérer l’activité bénévole et une Société par Actions Simplifiées est créée pour l’aspect commercial.

« Nous nous sommes largement inspirés du modèle de La Louve, mais aussi de celui des Intercoop qui fonctionne bien en France. Dès le départ, nous avons cherché à collecter de nombreux retours d’expériences auprès des fondateurs de ces projets » avance Julien, coopérateur.

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Photo : Mathilde Bouterre

Les 400 Coop empruntent donc les principes fondateurs de La Louve. Le supermarché appartient à ses clients. Tous membres de l’association, ils gèrent l’entièreté de son fonctionnement. Pas de salarié donc, du moins pour l’instant.

Cette forme de structuration est monnaie courante dans les projets de supermarché. Ainsi, la SuperCoop à Bordeaux,  Otsokop à Bayonne, La Chouette Coop à Toulouse, L’éléfàn à Grenoble sont autant d’exemples de supermarchés qui appartiennent à leur client pour leur client.

Cette organisation garantit l’indépendance de ces structures vis-à-vis des organisations extérieures. À but non lucratif, ces supermarchés réinvestissent les bénéfices automatiquement dans le fonctionnement du projet. Une coopérative est donc à l’image de la philosophie et des valeurs portées par ses membres.

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Illustration : Mathilde, la vie à croquer

Autogestion : comment mobiliser l’implication de tous ?

Pas de salariés donc. Ce sont les clients/coopérateurs qui, à hauteur de 3 heures de bénévolat toutes les 4 semaines, participent au fonctionnement du magasin. Une participation basée sur le principe du volontariat qui est largement reprise dans la plupart des modèles existant à l’heure actuelle en France. Malgré ce choix de privilégier le bénévolat, la question du salariat se pose inévitablement. Et ce pour la simple et bonne raison que mobiliser l’implication des coopérateurs n’est pas simple sur la durée. C’est bien souvent le même noyau dur de quelques personnes qui se charge de l’essentiel des tâches comme nous l’explique Julien : « il est difficile d’avoir une implication totale de l’ensemble des coopérateurs. Nous sommes 550 inscrits et le minimum de 3 heures toutes les 4 semaines est nécessaire. Dans les faits, des personnes s’investissent beaucoup plus que d’autres… »

Le cas de La Louve est sur ce point différent. La coopérative a fait le choix de salarier certains bénévoles au même titre que son modèle new-yorkais, le Park Slop Food Coop. D’autres supermarchés comme Les Nouveaux Robinsons ont fait le choix d’embaucher des personnes « extérieures » au projet souvent en difficulté d’emploi comme d’anciens détenus par exemple.

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Photo : Mathilde Bouterre
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Photo : Mathilde Bouterre

Julien nous confie donc que cette question du salariat reste encore en débat pour Les 400 Coop mais que les coopérateurs tentent d’impliquer au maximum les 550 membres au travers d’un encadrement aux différentes activités de fonctionnement.

« Les activités sont multiples : ménages, commandes, gestion du courrier, comptabilité et la gestion de la caisse bien sûr. D’ailleurs, c’est bien souvent cette activité qui attire le plus et paradoxalement qui angoisse le plus aussi. Ce qui facilite ce fonctionnement, c’est l’entraide. Forcément, nous ne sommes pas sur le même rapport qu’un employé de magasin vis-à-vis d’un client, puisqu’ici, tu peux être caissier un jour et client le lendemain. Puis on essaye de faire en sorte que les tâches les plus simples soient les plus intuitives possible afin qu’un bénévole qui viendrait rarement puisse être efficace rapidement. Cela passe par la mise à disposition de procédures écrites. Ce qui est plus compliqué à gérer, ce sont les tâches de fond qui nécessitent un peu plus d’expertise et de suivi comme la comptabilité. Nous avons donc mis en place des groupes de travail pour avoir une vision à long terme et un suivi régulier. Mais il est certain qu’il faut avoir un engagement plus prononcé envers le projet global pour vouloir participer à ces groupes. » raconte Julien.

L’implication va bien entendu au-delà de la simple participation aux tâches de fonctionnement du supermarché. Comme tout projet associatif, les orientations globales et stratégiques du projet doivent être définies par les adhérents. Ainsi, la plupart des modèles existants ont opté pour une vision démocratique, une personne équivalent à une voix. Pour autant, les formes juridiques n’étant pas les mêmes, cette participation est plus ou moins évidente d’un supermarché à l’autre.

Se réapproprier sa consommation alimentaire

Il est bien là le leitmotiv des supermarchés coopératifs. Mais concrètement, comment cette réappropriation prend forme et quelles sont ses exigences ?

Les supermarchés coopératifs proposent la plupart du temps une gamme de produits permettant de couvrir l’ensemble des besoins courants. L’idée est de ne pas avoir à compléter ses courses dans un autre magasin. Les supermarchés n’ont donc pas tous les mêmes critères de choix. Certains par essence, privilégient le bio. D’autres, le local. Majoritairement, le retour à une consommation raisonnée de produits bio et locaux se fait ressentir, mais cette politique dépend néanmoins de la philosophie propre à chaque projet. Le souci de garantir une transparence totale de l’origine des produits et plus largement du fonctionnement du supermarché reste une dimension fondatrice du principe des supermarchés coopératifs. À La 400 Coop, chaque membre a la possibilité de donner son avis concernant le choix des produits en l’inscrivant sur un cahier de suggestions. Le groupe de travail en charge de la question de l’approvisionnement aura ainsi le choix de prendre en compte cet avis. Ainsi, même si une grosse majorité des produits est bio, il ne s’agit pourtant pas d’un critère déterminant. Le projet n’est, par ailleurs, pas encore dans une logique de circuits courts concernant ses approvisionnements.

« Nous essayons de favoriser des produits bio, mais nous ne sommes pas 100% bio. Tout simplement, car si on reste dans une logique de supermarché avec une gamme de produits large, il est difficile de trouver des références bio pour tout. C’est aussi une question de tarifs. Nous sommes dans une logique d’accessibilité et de solidarité et on revendique ce positionnement. Si on estampille « magasin 100 % bio », cela risque de faire trop élitiste. On aimerait favoriser les circuits courts, mais ça reste encore compliqué pour les mêmes raisons que le bio surtout à Paris. Nous faisons donc des compromis. Et puis, il nous manque surtout de l’expérience. Il faut tisser des réseaux pour l’aspect circuits-courts. Nous ne sommes qu’au commencement du projet, mais ce sont des orientations que nous prendrons dans le futur » explique Julien.

Pour d’autres, le choix d’une gamme de produits bio et locaux est directement inscrit dans l’ADN du projet. C’est le cas, de La Chouette Coop à Toulouse qui fait le choix d’un engagement fort en la matière : « Fournir aux coopérateurs des produits et services de qualité qui répondent en priorité, sans exclusion de principe, à des critères communs liés à nos valeurs et à nos exigences : priorité aux producteurs locaux respectant l’environnement, aux circuits courts, recherche d’un prix juste tant pour les producteurs que pour les coopérateurs-consommateurs, exigences gustatives, nutritionnelles et sanitaires. »

Comme autre critère allant à l’encontre de la grande distribution classique, on peut noter que les supermarchés coopératifs ont un fort intérêt à proposer des articles les moins emballés possible et cherchent à réduire au maximum le gaspillage alimentaire. C’est le cas de Scopéli à Nantes qui pousse son engagement loin en termes d’éthique alimentaire : « Favoriser les produits issus d’une démarche respectueuse de l’humain et de l’environnement, en donnant la priorité à des produits issus d’échanges équitables. Nous condamnons l’agroalimentaire qui ne se préoccupe pas assez de la santé. Via notre supermarché coopératif et la condamnation du suremballage, nous souhaitons lutter contre le gaspillage de nourriture. C’est pourquoi nous promouvons la vente en vrac. »

Enfin, la question du prix n’est pas en reste et quand on connaît les marges appliquées par les modèles de distribution classiques, nous pouvons affirmer que les supermarchés coopératifs se positionnent en rempart de ces pratiques souvent peu scrupuleuses. Proposer une juste rémunération des producteurs/paysans et transformateurs est ainsi une condition essentielle de l’essor d’une consommation de qualité. Volontairement réduites dans la plupart des modèles, les marges sont également transparentes, contestables et réinvesties dans le projet en tant que tel. Par exemple, la politique de Supercoop à Bordeaux fait mention de « 17 % de marge sur le prix de vente des produits (ce bénéfice est réinvesti dans le fonctionnement du supermarché, mais pas seulement puisqu’au fur et à mesure de notre développement, nous voulons être aussi  acteurs de l’éducation populaire) ».

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Photo : Mathilde Bouterre

Une philosophie : une consommation de qualité accessible à tous

La création du lien social est donc par essence encouragée dans les supermarchés coopératifs. Mais peut-on pourtant affirmer que ces modèles garantissent une réelle mixité sociale ? Bien que la plupart des modèles se veulent solidaires et encouragent l’accessibilité de produits de qualité via des prix réduits, les membres font bien souvent partie de couches sociales déjà plus ou moins sensibilisées aux questions environnementales et sociales, ce qui peut cultiver une certaine forme d’entre-soi.

Malgré tout, on peut reconnaître qu’une dynamique d’ouverture est largement entreprise dans la plupart des modèles comme c’est le cas à La Chouette Coop de Toulouse qui invite les coopérateurs à « contribuer, par les actions et animations qu’ils développent, à faire du supermarché un lieu vivant d’échange, de partage, de respect, d’ouverture d’esprit, d’éducation populaire, de discussion, de convivialité, de confiance et de solidarité, en lien avec son territoire et avec les structures partenaires (culturelles, sociales et solidaires…). »

À la 400 Coop, un groupe de travail est justement chargé d’entretenir le partage et l’échange entre les coopérateurs, mais aussi de mettre en place des initiatives permettant de faciliter l’accès de la coopérative aux plus démunis. « Nous organisons une soirée projection une fois par mois pour que les coopérateurs puissent se rencontrer et tisser des liens. Et puis, nous allons également mettre en place une « armoire solidaire » accessible gratuitement aux habitants du quartier dans le besoin dans laquelle les coopérateurs pourront déposer des produits » raconte Julien.

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Illustration : Mathilde, la vie à croquer

Encore expérimentaux et marginaux, les modèles de supermarchés coopératifs semblent pourtant bien s’implanter aux quatre coins du territoire. D’ailleurs, une fédération des coopératives alimentaires autogérées vient d’être créée. Elle a vocation de faciliter l’accès et la mise en relation avec les coopératives existantes, mais aussi d’encourager la création de nouvelles. Nous pouvons donc constater que pour mieux servir l’intérêt des consommateurs, soutenir l’économie locale et les producteurs et pour constituer une réelle alternative à la distribution classique, de nombreuses considérations doivent être prises en compte. Considérations pouvant freiner la multiplication de ce modèle. Malgré tout, une réelle prise de conscience pour une consommation alimentaire responsable est perceptible. Ainsi, on ne peut qu’être optimiste concernant la faculté des consommateurs à vouloir et parvenir à reprendre le contrôle de celle-ci. D’autant plus dans un monde en crise dans lequel nous ne pourrons peut-être plus garantir une efficience totale de l’appareil de production et de distribution. Parier sur des logiques de localité et de résilience semble, en ce sens, être un pari gagnant.

Sources :

En voir plus :

—— Food & Com, agence gourmande et engagée  ——