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Zone rurale, péri-urbaine, urbaine : le besoin grandissant de tiers-lieux autour de l’agriculture et l’alimentation

Une définition, des définitions

Le concept de « tiers-lieux » a été théorisé par le sociologue américain, Ray Oldenburg dans les années 80 comme réponse aux mouvements d’urbanisations massives auxquels étaient confrontées les banlieues américaines de cette époque. Dans son livre publié en 1989 : The Great Good Place, le sociologue avance l’idée que la massification de ces banlieues-dortoir aurait un risque sur la notion même de démocratie, dans le sens où, leur configuration empêche de provoquer l’échange, l’altérité, la sociabilité et par conséquent, la citoyenneté et l’émergence de communautés.

Dans un rapport intitulé Mission Coworking, territoires, travail, numérique commandé en 2018 par Julien Denormandie, Secrétaire d’État auprès du ministre de la Cohésion des territoires, Patrick Lévy-Wait, président de la Fondation Travailler autrement révélait que pas moins de 1800 tiers-lieux existaient en France. Une émergence qui semble aller de pair avec les mutations de nos environnements de vie ainsi que des différents enjeux de société : révolution du travail, remise en question du modèle capitaliste, recherche de nouvelles formes de gouvernances et de partage, société de plus en plus “apprenantes” et bien sûr transition écologique.

Allant de l’espace de co-working au Fab Lab en passant par l’atelier partagé, le Living Lab, le social place ou encore le makerspace, trouver une définition propre à ces espaces semble complexe. Ray Oldenburg parlait d’environnements hybrides et sociaux qui viennent après la maison et le travail. Force est de constater que leurs facettes sont aussi diverses que variées. Que leurs missions, leurs ambitions et leurs configurations le sont tout autant. Cette observation a ainsi poussé Léa Massaré, fondatrice du Wide Open Project à les définir non pas de tiers-lieux, mais d’« écosystèmes positifs » à l’image des écosystèmes vivants.

Ayant observé quelques-uns de ces espaces à travers le monde, elle les décrit comme des catalyseurs de volontés citoyennes et collectives qui permettent la convergence de mondes qui n’ont pas l’habitude de se rencontrer. Le « Faire ensemble », la mixité et le collaboratif étant les leitmotivs mêmes de leur existence et c’est en ce sens qu’une définition trop rigide pourrait aller à l’encontre même de toutes les potentialités que revêtent de tels lieux.

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Comme laboratoires de la transition agricole et alimentaire

Produire autrement, collectivement

Intéressons-nous maintenant à ces lieux qui ont fait de l’agriculture, et de l’alimentation leur terrain d’expérimentation. Face aux désastres que provoquent le modèle d’agriculture intensive tant en termes de dégradation des sols, de perte de la biodiversité que de santé publique, un nouveau paradigme doit émerger pour garantir une préservation des systèmes vivants et une souveraineté alimentaire.

C’est ce que tente de construire jour après jour l’éco-lieu Jeanot depuis 2011. Situé dans les Landes, ce lieu conçu comme un outil pédagogique, est le support d’expérimentations en termes de transition écologique, économique et culturelle. Produire et consommer autrement, transmettre et accompagner, vivre ensemble sont les fils conducteurs de cet éco-lieu animé par l’association d’éducation populaire C koi ça. Il propose des formations informelles ou professionnalissantes autour de la permaculture ou de l’éducation à la citoyenneté,  des ateliers autour de l’agroécologie, de la cuisine écologique, des résidences artistiques, et se propose d’accompagner les porteurs de projets autour de l’agriculture. Un éco-lieu où l’on peut également venir s’approvisionner en vente directe des produits issus du maraîchage biologique. Le collectif, en perpétuelle réflexion et expérimentations, est par essence ouvert à tous ceux qui aimeraient apporter leur pierre à l’édifice pour co-construire un monde plus durable.

Revégétaliser les territoires urbains

Parce que la majorité de la population vit en zone urbaine, un des enjeux majeurs de la transition agricole est de relocaliser la production au même endroit que la  consommation. Au XVIIIe siècle, les jardiniers de Paris cultivaient des terrains en pleine ville pour produire les denrées qu’ils vendaient directement aux Halles. Des pratiques qui réémergent depuis plusieurs années, via les jardins partagés, les villes comestibles et autres projets de maraîchages urbains.

Cette vision est défendue par l’association Zone-Ah!. Se définissant comme une association de métabolisme urbain, Zone-Ah! oeuvre pour favoriser la soutenabilité des territoires urbains en ramenant l’agriculture en ville. Pour ce faire, elle accompagne la création de tiers-lieux dédiés aux expérimentations d’agriculture urbaine partout en France. L’expérimentation de nouvelles formes d’agricultures urbaines (citons l’aquaponie ou la houblonnière urbaines) en proposant aux porteurs de projets d’accéder aux plateformes expérimentales de l’association, l’accompagnement de projets de végétalisation ou de tiers-jardins, la sensibilisation des publics autour des questions d’agriculture urbaine ou encore la formation sont quelques-unes des actions et missions portées par Zone-Ah!.

Autre projet de tiers-lieu qui verra le jour dans le courant de l’année : Le Grand Comestible. Ce lieu à l’architecture futuriste est porté par Alimentation Générale dans le cadre du projet urbain « Réinventer Paris ». On retiendra de ses promesses, une volonté pour la pratique de l’écologie urbaine avec notamment un lieu de production et d’expérimentation d’agriculture urbaine, des ateliers pédagogiques, une cantine interactive dans laquelle on pourra cuisiner, s’informer, conserver, etc. un marché, mais aussi une galerie de street art, et une résidence qui permettra de nombreuses synergies entre chefs, chercheurs, artistes, habitants, etc. Un projet ambitieux mêlant culture alimentaire durable et culture urbaine et artistique dans lequel échanges, recherches et débats seront engagés.

Ces deux exemples ne sont pas isolés, l’agriculture urbaines étant réellement en vogue. Cependant, il est à noter que cette volonté de relocaliser une forme d’agriculture dans de grandes métropoles ne devrait jamais servir à des fins spécifiquement et exclusivement nourricières. La demande étant telle qu’une relocalisation globale serait impensable dans des zones aussi urbanisée. L’intérêt de telles initiatives réside davantage dans l’approche pédagogique, afin de proposer des expériences de nature avec les habitants et de les sensibiliser à la protection du vivant, à l’agriculture et à l’alimentation durable.

Promouvoir la transition et l’innovation alimentaire         

Les expérimentations menées par le Château de Nanterre  depuis deux ans représentent un bon exemple de cette quête vers la transition alimentaire des milieux urbains. Situé dans un bâtiment historique, entouré de 5000m² de jardin au cœur de Nanterre Ville, ce lieu se donne pour mission d’accélérer la transition alimentaire vers des modèles durables en accompagnant les porteurs de projet, en favorisant la production en ville et l’innovation culinaire, tout en formant la communauté locale.

Nous avons consacré un article plus détaillé sur ce tiers-lieu que nous avons eu la chance de visiter en décembre 2018. Il est important de noter sa volonté d’inclure au maximum les habitants à devenir acteurs de leur territoire en ce qui concerne l’alimentation. Régulièrement, habitants du quartier, écoliers et collaborateurs du lieu sont invités à participer à l’entretien du potager, à s’initier à la cuisine responsable, à contribuer à un projet d’innovation alimentaire.

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En effet,  la structure Foodentropie, une des résidentes du Château, possède un espace de restauration, ouvert aux parties prenantes de la consommation alimentaire (consommateurs, agriculteurs, chercheurs, startupers, etc.) et invite à l’invention de nouveaux concepts de consommation, résolument durable et à impacts positifs. La pédagogie et la sensibilisation sont des valeurs fortes portées par ce lieu qui invite citoyens et acteurs de l’alimentation à réinventer les systèmes existants pour reprendre pleinement possession de sa consommation alimentaire.

Comme leviers de cohésion sociale et territoriale

Une des hypothèses posées par les tiers-lieux réside dans leur impact positif sur le lien social via le « Faire ensemble » et les territoires. En effet, comme on peut le lire dans le rapport Mission Coworking, territoires, travail, numérique« cette “culture du faire” se montre être la meilleure option pour évoluer dans une société en mouvement perpétuel. Parce qu’ils approfondissent le lien social, conjuguent les transitions en cours, hybrident l’économie solidaire et le modèle traditionnel, façonnent les métiers et les services de demain, les tiers lieux deviennent aiguillons de nos territoires ».

Ainsi, ces lieux font émerger des formes de coopérations inédites et quand l’alimentation représente leur fer de lance, on trouve des exemples très admirables comme le Santropol Roulant de Montréal.

Ce lieu qui a vu le jour dans les années 90, a fait de l’inclusion sociale et de la démocratie alimentaire sa vocation. Véritable centre alimentaire communautaire, les bénévoles et employés du Santropol livrent chaque jour à vélo ou à pied une centaine de repas chauds au domicile des personnes âgées et isolées de la ville. Jusqu’au-boutiste, le Santropol ne se contente pas uniquement de livrer des repas, il fait pousser ses légumes sur ses toits et les cuisine. Les aliments peuvent également être distribués sur des marchés de proximité, via des paniers familiaux, ou encore directement dans leur magasin.

Un lieu qui a permis la création d’une communauté intergénérationnelle au travers des distributions, mais aussi d’ateliers de cuisines, d’animations autour de l’agriculture urbaine, de pratiques éco-responsables, et d’événements reliant l’ensemble de la communauté. Un lieu très inspirant de par sa volonté de placer la sécurité alimentaire au cœur du changement social via l’engagement citoyen.

Autre initiative, Le Ground Control des champs à Paris que l’on décrit comme lieu alternatif et communautaire qui est né de la rencontre de La Lune Rousse et de Stéphane Jego, chef cuisinier autour du Refugee food Festival. Ce festival annuel se tient dans plusieurs métropoles mondiale et cherche à promouvoir les cuisines du monde en facilitant l’insertion professionnelle des chef.fes cuisiniers réfugiés. L’événement a lieu simultanément dans plusieurs villes dans le monde, autour du 20 juin, journée mondiale des réfugiés. Ground Control des champs est donc né de la volonté de faire d’un lieu de vie, un espace de convivialité, de rencontres, de créativité et de savoir-faire autour des valeurs portées par la cuisine durable et le bien-manger.

Pour éduquer et sensibiliser aux enjeux de l’alimentation

Nous l’avons vu dès le départ, les valeurs d’apprentissage intergénérationnel, de pédagogie, de transmission et de formation font partie intégrante des tiers-lieux. François Taddei, auteur de plusieurs livres et rapports sur le sujet, parle de « société apprenante » et théorise l’idée que l’apprentissage se voit comme un phénomène collectif et résolument orienté vers le « faire ».

C’est autour de cette notion de « faire ensemble » que les missions de l’association Les Râteleurs s’articulent. Jardiner, bouger, cuisiner, redonner du goût, représentent « de nouveaux moyens de résistance pour se donner le choix d’autres voies que l’impasse d’un modèle alimentaire en crise ». Au travers de l’éducation populaire à l’alimentaire durable, cette association forme les citoyens à l’autoproduction alimentaire et à la cuisine durable et les rapproche des acteurs de l’alimentation (producteurs, distributeurs, transformateurs, etc.).

Basée à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), cette association promeut la souveraineté  alimentaire à travers la conscientisation des effets de l’alimentation sur la santé et l’environnement. Une de leur initiative la plus originale réside dans la création de tiers-lieux nourriciers. L’idée de ces espaces est de « pouvoir faire société autour de problématiques alimentaires et ce, par des pratiques appropriables par tous, habitants, usagers, personnes en situation de vulnérabilité ».

En rendant accessible les cuisines de la restauration collective aux habitants pour transformer et conserver des surplus des producteurs locaux, pour cuisiner des invendus, mais aussi comme support d’éducation à la consommation responsable, l’association met à disposition des citoyens des lieux de rencontre où le « Faire ensemble » s’expérimente par le biais de l’alimentation. Ces tiers-lieux ont également pour vocation de contribuer à la distribution en circuits courts de produits durables et sains. Des espaces collaboratifs et participatifs qui ont créént leur propre définition. À court terme, l’association espère que les habitants prennent en main de manière autonome et spontanée l’organisation de ces tiers-lieux nourriciers et envisage à plus long terme de disséminer ce concept sur d’autres territoires.

Autre initiative qui mérite toute notre attention est celle expérimenter au sein du tiers-lieu Darwin écosystème basé à Bordeaux. Nous ne pourrons pas vous détailler toutes les missions et activités que s’est données ce lieu emblématique souvent décrit comme un « Hacker territorial ».

Ce qui nous intéresse ici réside dans leur expérimentation autour de l’agriculture urbaine. Le Fond de dotation de Darwin a lancé la ZAUÉ – Zone d’Agriculture Urbaine Expérimentale – un laboratoire des nouvelles formes d’agriculture en zone urbaine dense.

Son objectif est de mettre en lumière et d’accompagner des porteurs de projet dans l’agriculture urbaine à développer leur concept. On peut ainsi y retrouver plusieurs associations qui portent des projets variés allant de jardins potagers en permaculture, au micro-potager urbain, en passant par une nurserie d’abeilles ou encore à un démonstrateur en aquaponie.

Ces expérimentations ont d’abord un rôle de démonstration pour sensibiliser les publics, mais aussi ont vocation à être diffusées en Open source. L’idée étant d’encourager la reproduction de telles pratiques.

« Les porteurs de projet intégrés à ZAUÉ peuvent profiter de ce soutien pour gagner en visibilité et rassembler les moyens nécessaires à la réalisation de leur projet le tout dans une dynamique collaborative, d’expérimentation et de partage. »

Pour régénérer les territoires ruraux

Le développement de tiers-lieux dans les territoires ruraux et périurbains aurait un impact positif dans le sens où ils favoriseraient la présence d’actifs, qu’ils permettraient l’accès à des services bien souvent exclusifs aux milieux urbains ou encore qu’ils viendraient en soutien dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la culture, de l’artisanat, de la mobilité pour réduire les déplacements maison-travail ou encore de la transition écologique.

Le futur Pré-Vert de Rabastens (Tarn) est un des nombreux exemples de ces tiers-lieux ruraux. Au cœur d’un ancien Hôtel, ce lieu de travail partagé accueillera des résidents œuvrant dans les services, la culture, les sciences, l’artisanat ou l’agriculture dans une dimension collaborative et de mixité. Les habitants seront également invités à faire vivre le Pré-Vert au travers de plusieurs activités comme la formation à la permaculture ou l’utilisation de la cuisine pour s’initier aux arts culinaires ou à la conserverie.

Pour relocaliser le maraîchage de proximité dans les zones périurbaines

Enfin, nous ne pouvions terminer sans évoquer la spécificité du 100e Singe. Ce lieu en zone périurbaine a l’ambition d’inventer le travail de demain, résolument ancré dans le territoire. Ce lieu, mi-bureau, mi-ferme a la particularité de proposer un espace test agricole. Une ferme en maraîchage permaculturel et 9 hectares de champs permettent à des porteurs de projets dans l’agriculture de tester la viabilité économique pour s’implanter en périphérie.

Cette exploration s’achève et reste bien entendu inachevée tant il est vain de faire un état de fait global de toutes les expérimentations qui, ici ou ailleurs, émergent dans le monde. Une chose paraît certaine, ce développement pour les tiers-lieux à vocation agricole et alimentaire devrait croître dans les années qui viennent. En effet, les conséquences des changements climatiques, de l’agriculture intensive seront telles que de nouveaux modèles dominants devront nécessairement éclore pour garantir la démocratie alimentaire, la santé de tous et la réappropriation de notre alimentation.

« Les tiers lieux expriment la volonté des citoyens de faire ou refaire société ensemble ! », Patrick Lévy-Wait, président de la Fondation Travailler autrement.

Sources : 

En voir plus : 

—— Food & Com, agence gourmande et engagée  ——